Affaire Wauquier – Quelle langue les hommes politiques parlent-ils ?

Ouest-France 21/02/2018 Propos recueillis par Carine JANIN
Les politiques utilisent, le plus souvent, un langage très policé. Mais les dérapages comme celui de Laurent Wauquiez à l’école de management de Lyon, et même les saillies grossières, ne sont pas si rares. Pour l’universitaire Bernard Lamizet, c’est l’expression d’un langage populiste, qui prétend se rapprocher du « peuple ». Entretien.

Peut-on dire que lors de son cours à l’école de management de Lyon, Laurent Wauquiez a utilisé un « langage de charretier » ?
Il a dit que Sarkozy « pompait » les messages personnels des ministres, que Valérie Pécresse raconte des « conneries » et que Juppé a « cramé » la caisse… Mais l’usage de ces termes familiers s’inscrit dans une certaine tradition française. C’est, par exemple, Cambronne à Waterloo, qui, quand on ordonne : « Rendez-vous, braves Français », répond : « Merde ! » Cette culture politique qui utilise un vocabulaire populaire n’est pas nouvelle. Souvenez-vous aussi, en 1968, de Gaulle dit qu’il faut arrêter la « chienlit ». Ou Sarkozy et son « Casse-toi, pauv’ con ! »

Bernard Lamizet est professeur émérite de sciences de l’information et de la communication à l’Institut d’études politiques de Lyon. (Photo : DR)
Wauquiez est comparé à Trump, pour ses outrances. Y a-t-il eu ailleurs qu’en France des précédents ?
Je n’en suis pas certain. Peut-être en Italie, Silvio Berlusconi ?
Les politiques ont, d’habitude, un langage disons plus « châtié ». Que faut-il y voir ?
Deux significations. Utiliser un langage « grossier » est une manière de s’inscrire dans la culture classique du populisme, autrement dit une représentation totalement imaginaire et fantasmée de ce que l’on appelle « le peuple », et de ce qui est « populaire ». On part de l’idée qu’il est vulgaire, qu’il s’exprime de cette manière. Et que pour s’en rapprocher, et être entendu par lui, il faut parler « comme lui ».
Par ailleurs, c’est une façon de se distinguer d’une forme politique qui serait peut-être représentée aujourd’hui par Macron, beaucoup plus distinguée, issue d’une formation longue et d’une culture importante, avec beaucoup de livres et de lectures. On a déjà trouvé cette opposition entre culture populiste et culture disons intellectuelle, dans le duo Chirac-Mitterrrand.

François Mitterrand face au Premier ministre Jacques Chirac, le 28 avril 1988, lors d’un débat télévisé dans le cadre de la campagne pour l’ élection présidentielle. (Photo : Georges Bendrihem / AFP)
Pour vous, l’usage d’un langage « populiste » est plus emblématique à droite ?
Il me semble. Mélenchon, s’il a des accents populistes, n’a jamais utilisé un tel langage. Comme toute la gauche, il a une vision assez haute du « peuple ». Et l’envie de rehausser l’image de la politique dans l’espace public français.
À l’inverse, derrière ce populisme du langage, il y a une sorte d’aveu de faiblesse. C’est une façon de déconsidérer la classe politique, ce qui a toujours été une des thématiques dominantes de l’extrême droite. Je pense notamment, dans les années 1950, au mouvement de Pierre Poujade et à celui de Le Pen aujourd’hui. Qui présentent les politiques comme pourris, corrompus, et qui s’arrogent le fait de représenter le peuple.
La psychanalyse apporte des éclairages quand on se penche sur le « discours politique »…
Freud parle du « surmoi » comme de l’instance qui impose une certaine loi, une certaine norme et même une certaine censure à nos représentations. Un « surmoi » s’est en effet construit dans le discours politique. Il se traduit par un discours assez policé, qui rejette la violence.
Or l’extrême droite a toujours eu tendance à vouloir faire sauter ce verrou du « surmoi » politique. Elle ne craint pas d’introduire de la violence dans son discours. Ce qui est une manière de la légitimer. Laurent Wauquiez est sur cette pente. Cette tendance s’est exprimée pendant la campagne présidentielle, lors du débat Macron-Le Pen.
La candidate frontiste a eu une attitude très offensive, porteuse d’une certaine violence. Ce fut précisément la confrontation entre une classe politique populiste et une autre, plutôt marquée par le « surmoi » politique.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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