Récit – La vie brisée d’une jeune Rohingya

EDITORIAL – ANALYSES
La vie brisée d’une jeune Rohingya
Plus de 688 000 membres de cette minorité musulmane ont fui depuis cinq mois le nettoyage ethnique orchestré par l’armée birmane et s’entassent dans des camps au Bangladesh.
Le Monde | 23.02.2018 | Par Harold Thibault (camp de Kutupalong, Bangladesh, envoyé spécial)

Hasina Begum is a survivor of the Tula Toli massacre

La famille d’Hassina n’a jamais su lui expliquer pourquoi un tel sort était réservé aux Rohingya. Son grand-père, un modeste propriétaire terrien, se contentait de lui dire qu’il fallait stocker le moins de riz possible chez eux, par crainte des vols. « Nous nous attendions à une vie de malheur, confie cette femme de 22 ans, mais pas à cela. » « Cela », c’est l’histoire qui la hante depuis des mois et qu’elle évoque d’une voix sombre, le visage éteint, en partie caché par son voile. Assise à ses côtés, sous la tente où elles essaient de survivre, sa belle-sœur Asma la soutient du regard.

(AP Photo/Bernat Armangue, File)

Une vue du camp de Kutupalong, au Bangladesh, en septembre 2017. BERNAT ARMANGUE / AP
Dehors s’étend Kutupalong, le plus vaste camp de réfugiés au monde : plus de 688 000 personnes arrivées ici, au Bangladesh, ces cinq derniers mois. A l’horizon se dressent les collines verdoyantes de leur pays, la Birmanie, et plus loin encore, à vingt kilomètres à vol d’oiseau, leur village natal, Tula Toli. Une bourgade de quelques milliers d’habitants où la rivière, un jour de fin d’été, est devenue rouge sang…
L’unique crime d’Hassina Begum, frêle silhouette drapée de beige rosé, est d’être née Rohingya, ces musulmans que les autres Birmans, en majorité bouddhistes, nomment « Bengalis » pour bien montrer qu’ils n’ont pas le statut de citoyen. Le journal officiel Global New Light of Myanmar ne les a-t-il pas comparés à des « puces qu’[ils] abhorr [ent] pour leur puanteur et parce qu’elles [leur] sucent le sang » ? Hassina peut témoigner de cette haine, elle qui n’a jamais connu que la ségrégation.
Dès son enfance, elle est confrontée à cette stricte séparation entre les deux communautés. Bien sûr, il lui arrive de jouer avec des petits bouddhistes, mais ces amitiés se heurtent vite aux frontières religieuses et ethniques. Sa maison et celles des autres musulmans sont distantes de 500 mètres de celles de la minorité bouddhiste locale, les Arakanais. Il n’y a guère qu’au marché que les uns…

 REUTERS/Soe Zeya Tun TPX IMAGES OF THE DAY

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Il n’y a guère qu’au marché que les uns et les autres se côtoient. Pour le reste, les Arakanais sont les maîtres du jeu social : le chef de village est l’un d’eux, tout comme les enseignants ; les Rohingya n’ont pas accès aux emplois de la fonction publique. Il leur est même interdit de se rendre dans les grandes villes du pays comme Mandalay ou Rangoun, la capitale, jusqu’en 2005.
Dès l’adolescence, elle découvre les peurs d’adulte
A Tula Toli, les Arakanais envoient leurs enfants à l’école dès l’âge de 5 ans, tandis que les musulmans préfèrent attendre qu’ils aient 6 ou 7 ans, craignant que les plus fragiles ne soient malmenés en chemin ou dans la cour. En classe, les élèves des deux ethnies s’asseyent séparément, mais l’enseignement est dispensé en langue arakanaise, un handicap de plus pour les Rohingya. « Les parents rêvent de réussite pour leurs enfants mais ceux-ci se retrouvent très vite aux champs », précise Hassina.
Dès l’adolescence, elle découvre les peurs d’adulte. Quand des soldats de l’armée nationale font étape dans les parages, elle sait qu’il est plus prudent, pour les femmes rohingya, de rester à l’abri. Hassina suit tout de même son parcours et se destine au métier de couturière. Quand vient l’âge de se marier, ses parents lui trouvent un époux du même rang social : Shahidul, dont le père exploite six hectares de terres. Le mariage a beau être arrangé, leurs sentiments sont authentiques. Une petite Sohaifa naîtra bientôt de leur union.
Arrive le mois de novembre 2015, marqué par des changements majeurs en Birmanie. Le parti d’Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie, emporte la majorité parlementaire. L’icône, Prix Nobel de la paix en 1991, devient ministre des affaires étrangères, et de facto chef du gouvernement. C’est à elle qu’il revient de réduire les fractures internes du pays. « Sa victoire nous a emplis de joie », se souvient Hassina. Les Rohingya veulent alors croire que la démocratisation annonce la fin de la ségrégation. « Nous avons rapidement déchanté », confie-t-elle.
Au quotidien, tout devient prétexte à sanctions
De fait, la situation empire. En octobre 2016, une guérilla affirmant défendre la cause des Rohingya s’en prend à des postes de police, dans le nord-ouest de l’Etat de Rakhine. Dans les régions où vivent de telles communautés, le contexte sécuritaire se durcit. Ainsi, à Tula Toli, Hassina a désormais besoin d’un laissez-passer payant pour franchir les points de contrôle de l’accès aux communes voisines. Pour se rendre dans le village de la famille de sa mère, Shabe Bazar, à 9 km de là, il lui en coûte 3 000 kyats (2 euros), l’équivalent d’une journée de son salaire de couturière. Si elle n’est pas de retour avant la nuit, son père risque d’être conduit au poste de police et frappé.
Alors que l’armée a perdu du terrain sur la scène politique nationale, la traque de l’« ennemi intérieur » lui permet de s’inventer un nouveau rôle. Et de renforcer le contrôle des Rohingya : interdiction d’entourer leur maison d’une palissade, afin de les empêcher de dissimuler quoi que ce soit ; interdiction de passer la moindre nuit hors du domicile… Dans le même temps, les vols de bétail se multiplient sur l’exploitation du beau-père d’Hassina, sans qu’il puisse s’en plaindre. « Auprès de qui aurions-nous pu le faire ? », demande la jeune femme.
Au quotidien, tout devient prétexte à sanctions. Ainsi, début 2017, son beau-frère tarde à déclarer la naissance de son fils à l’état civil. Pour cette faute, le grand-père du bébé est contraint de payer une amende de 50 000 kyats (30 euros). L’été venu, c’est une étrange affaire d’agression qui inquiète Hassina : Younous, un employé de son beau-père, ne se présente plus sur son lieu de travail. Il faudra attendre plusieurs jours pour qu’il donne signe de vie et raconte comment des miliciens arakanais l’ont enlevé, ligoté à un arbre, battu puis abandonné en pleine forêt. Un mois plus tard, il sera tué, de même qu’une grande partie des siens.
L’armée birmane lance des « opérations de nettoyage »
Le 25 août, Hassina apprend que la guérilla, désormais baptisée Armée du salut des Rohingya de l’Arakan, s’en serait prise à une trentaine de postes de gardes-frontières et de commissariats, tuant douze policiers. L’armée birmane riposte en lançant ce qu’elle appelle des « opérations de nettoyage ».
Des coups de feu claquent dans les bourgs alentour. Ici et là, des maisons sont incendiées. A Tula Toli, l’armée et la milice arakanaise convoquent les musulmans au centre du village pour un recensement. Certains manquant à l’appel, les soldats se font menaçants : si un seul d’entre eux est absent au prochain appel, toute la communauté se mettra en danger. Puis, aidés des miliciens, ils entreprennent d’inspecter chaque logement. Ils disent chercher les couteaux, et en saisissent trois dans la cuisine d’Hassina. Au passage, ils raflent des effets personnels et quelques bijoux :
« Ils ont vidé mon tiroir, mis tous mes vêtements par terre et sont partis avec le panneau solaire qui fournit de l’électricité à la maison. Nous ne pouvions rien dire. »
Quarante-huit heures passent. De nouveaux tirs retentissent, de l’autre côté de la rivière. De l’endroit où elle se trouve, Hassina aperçoit des habitants du village voisin, Dual Toli, tenter de fuir l’avancée de l’armée. A l’aube du jour suivant, les rafales se font de plus en plus proches, comme si les soldats étaient désormais à deux pas. Tout en s’occupant du petit-déjeuner familial, la jeune maman sent bien que sa fille, âgée de 1 an et 4 mois, et les trois autres enfants de la maisonnée, sont terrorisés. Il y a ces détonations, toujours plus fortes, et maintenant ces nuages de fumée noire au-dessus des foyers d’incendie. Par crainte d’être piégés par les flammes, les neuf occupants de la maison décident de sortir. Comme leurs voisins, ils se réfugient sur la rive. Une voie sans issue où les attendent les soldats.

Commence alors un massacre méthodique des Rohingya. Les hommes, d’abord. Les femmes, elles, doivent s’asseoir au bord de la rivière, de l’eau jusqu’aux hanches, comme si les soldats voulaient les garder pour plus tard et leur infliger le spectacle des tueries. Tout au long de la journée, Hassina, sa belle-sœur et bien d’autres les voient abattre tous ceux qui sont conduits sur la plage, des centaines de personnes, selon l’organisation Human Rights Watch (HRW). Des heures et des heures d’une exécution massive, orchestrée, planifiée. « Ils donnaient des coups de machette partout, sur la nuque, dans le dos, dans le ventre, témoigne Hassina. Lorsqu’une personne bougeait encore, ils lui tiraient dans la tête. »
Les soldats les mitraillent sans répit
Les miliciens se chargent de creuser trois fosses où les corps sont entassés puis brûlés à l’aide de feuillages et de gasoil. Certains tentent bien de fuir par la rivière mais rares sont ceux qui savent nager. Les soldats les mitraillent sans répit, en les visant jusqu’au moment où ils sont hors de vue. « Par endroits, l’eau est devenue rougeâtre, poursuit Hassina, spectatrice impuissante de ces heures de tuerie. J’étais comme déjà morte. »
Elle s’interrompt, puis reprend son récit entre deux sanglots. Les images suivantes sont à jamais gravées en elle. Un soldat s’approche et remarque sa petite Sohaifa au creux de ses bras. Il la frappe pour s’emparer de l’enfant qu’elle refuse de lâcher. « Où l’emmenez-vous ? », lui crie-t-elle. Il s’éloigne, en tenant la fillette, pour la jeter dans le brasier quelques mètres plus loin. Combien d’enfants de Tula Toli ont-ils été assassinés de la sorte ? Le témoignage d’Hassina n’est pas isolé : d’autres parents ont survécu qui relatent des scènes effroyables d’enfants brûlés, fracassés au sol ou jetés à la rivière.
Le martyre d’Hassina n’est pas terminé pour autant. Dans l’après-midi, les soldats répartissent les survivantes en petits groupes. Sept d’entre eux choisissent sept femmes, dont la jeune couturière et sa belle-sœur Asma, et les entraînent vers une maison vide, à la toiture de feuilles et de tiges de bambou. Les soldats les rouent de coups et commencent à les violer. Hassina résiste tant à son agresseur qu’il s’énerve et lui donne un coup de barre de fer. Le choc est si violent – elle en garde les cicatrices, à la mâchoire et sur le crâne – qu’elle perd connaissance. Les tortionnaires quittent les lieux après avoir mis le feu à la maison. La chute de morceaux de toiture enflammés finit par la réveiller. Selon des images satellitaires visualisées par HRW, les 746 bâtiments de la partie musulmane de Tula Toli et de Dual Toli ont été réduits en cendres ces jours-là, tandis que les habitations des Arakanais n’ont pas été touchées.
Des sept femmes enfermées dans cette maison, seules Hassina et Asma ont survécu. Elles ont réussi à se cacher pour la nuit dans un verger puis à parvenir, quatre jours après, au Bangladesh, vivantes mais brisées, condamnées à la misère d’un camp dont elles ne peuvent pas sortir et craignant d’être renvoyées de force dans l’enfer birman. Un accord conclu en janvier entre les deux gouvernements prévoit le rapatriement, dans les deux ans à venir, de tous les réfugiés.
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 (AP Photo/Bernat Armangue)

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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