Mixité sociale : la France, pays de l’entre-soi

Charlie Hebdo – 28/02/2018 – Guillaume Erner-
Ne mélangeons pas les torchons troués avec les serviettes en soie. Une récente étude de la Fondation Jean-Jaurès en témoigne, la France est le pays de l’entre-soi. Pourvu que les pauvres ne la lisent pas !
Pour rassurer le bon peuple, on lui dit généralement que la France, ce n’est pas les États-Unis. Effectivement, il y a tout une série de bonnes raisons de se réjouir de ne pas vivre aux États-Unis, depuis la législation sur les armes jusqu’au lobby « créationniste ». Et pour les inégalités ? En apparence, le choix est rapide. Aux USA, depuis 1981, les revenus des 50 % les plus pauvres ont stagné, ceux des 1 % les plus riches ont été multipliés par trois. En France, la situation est bien différente. Depuis 2003, les plus pauvres ont vu leur revenu légèrement progresser, les plus riches, eux ont augmenté leur pouvoir d’achat de 40 %.
Pour autant, on aurait tort d’être rassuré par cette poignée de chiffres. Car ceux-ci reflètent mal, finalement, les inégalités qui affectent la société française. Certes, la France est quantitativement moins inégalitaire que d’autres paya, mais notre société se caractérise, en réalité, par l’entre-soi. Depuis trente ans, le fossé n’a cessé de se creuser entre élites et classes populaires, comme vient de le constater, un fois de plus, une étude de la Fondation Jean-Jaurès. Et si ce divorce est moins sensible qu’aux États-Unis, il n’en est pas moins préoccupant.
En France, pour être plus égal que les autres, il n’est pas utile d’afficher une Rolex : la pierre suffit. Le grand dealer d’inégalité sociale chez nous s’appelle Stéphane Plaza ou Century 21. « Quand l’immobilier va, tout va », dit-on, avec un corollaire : quand l’immobilier ne va pas, rien ne va. Le code postal est devenu un formidable outil prédictif de la destinée sociale des individus. Ou, pour le dire autrement, il existe un lien mécanique entre le prix du mètre carré et le comportement des électeurs. A Paris, Emmanuel Macron a rassemblé 90 % des suffrages au second tour de la présidentielle.  A Hénin-Beaumont, Marine Le Pen a obtenu 62 % des voix. Entre les deux ? Sept mille euros de différence en ce qui concerne le prix du mètre carré. A Hénin-Beaumont, le mètre carré vaut moins de 1 500 euros, un chiffre qui veut dire beaucoup puisqu’il est inférieur au coût de la construction. Traduction : pour être propriétaire là-bas, il faut être pauvre, et vendre son bien signifie s’appauvrir encore.
Remarquer que les pauvres habitent les quartiers pauvres ne constitue pas une découverte renversante. Mais constater que l’on est condamné à être pauvre si l’on naît dans un quartier pauvre, voilà qui ne va pas de soi. C’est pourtant cela, la spécificité du modèle français. Un exemple : la part des élèves d’origine modeste dans les grandes écoles est passée de 29 % dans les années 1950 à 9 % dans les année 1990. Belle performance, n’est-ce pas ? Un résultat aussi préoccupant signifie que notre société sécrète de la discrimination. En d’autres termes, les lieux d’échange entre riches et pauvre sont de moins en moins nombreux, pour ne pas dire inexistants. Des colonies de vacances à la circonscription, les brassages de naguère ont disparu et rien ne les a remplacés. Les « colos » dans les années 1980 concernaient 2 millions d’enfants, ils ne sont plus que 700 000 a partir en collectivité aujourd’hui.
Aux États-Unis, certains programmes vident à restaurer de la mixité, c’est le cas par exemple du busing, où, de élèves issus des quartiers pauvres sont conduits dans des écoles situées dans des quartiers riches, et réciproquement. Quant aux universités, elles sont payantes, mais proposent dans le même temps des bourses. En France, la gratuité de l’enseignement profite aux riches;  c’est cela le paradoxe du modèle républicain. Et rien n’indique que l’on cherche à s’attaquer véritablement au problème de l’entre-soi. Un exemple : la réforme du bac, avec un oral qui pèsera énormément dans la note. des pelletées d’études ont démontré que les oraux profitaient à ceux qui disposaient d’un meilleur environnement social. Voilà pourquoi notre système scolaire risque encore un peu plus, avec cette réforme, d’apprendre aux poissons à nager.

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