Espérance de vie : les derniers mourront les premiers

Charlie Hebdo – 28/02/2018 – Jacques Littauer –
Non seulement  les plus riches gagnent beaucoup plus que les plus pauvres, mais, en plus, ils vivent nettement plus longtemps. Pour réduire cet écart, il faut faire reculer la compétition de tous contre tous, qui, littéralement, nous tue.
En France, les 5 % les plus aisés touchent en moyenne 5 800 euros par mois, contre 480 euros pour les plus pauvres, qui n’ont que le RSA, une toute petite retraite ou les emplois au smic à temps très partiel pour vivre. Avec leurs revenus, les premiers peuvent se payer une grande maison, une belle voiture, des vacances dans les pays lointains, des vêtements de créateur, de la nourriture bio pour la famille et une call-girl pour papa de temps en temps. Mais il y a plus : quand on est « blindé », on peut s’acheter ce qu’il nous manque le plus, c’est-à-dire du temps.
Et là, les écarts sont prodigieux, puisque tandis que 5 % d’hommes les plus aisés peuvent espérer vivre en moyenne jusqu’à 84,4 ans, ce n’est que 71,7 ans pour les 5 % d’hommes les plus pauvres. Autrement dit, dans notre pays si souvent caricaturé pour son système de protection sociale suspecté d' »égaliser les conditions », treize ans d’existence séparent, chez les hommes, les mieux lotis des moins chanceux. 
Plus précisément, si l’on en croit les savants calculs de l’Insee (« L’espérance vie par niveau de vie », Insee Première, février 2018),  aux alentours de 1 000 euros par mois, à chaque fois que l’on gagne 100 euros de plus, on gagne 11 mois de vie quand on est un homme, et huit mois de vie quand on est une femme. L’argent, c’est du temps.
Espérance de vie à la naissance par sexe et niveau de vie mensuelNote : en abscisse, chaque point correspond à la moyenne des niveaux de vie mensuels d’un vingtile. Chaque vingtile comprend 5 % de la population.
Les raisons de  ce grand écart ne sont pas mystérieuses : quand on a de l’argent, on ne travaille pas à l’usine avec des produits chimiques toxiques, et on ne « perd pas sa vie à la gagner » en trois-huit… Et puis, avec du flouze, on peut rendre visite fréquemment aux médecins, notamment les spécialistes, et s’acheter tous ces médicaments qui sont de moins en moins remboursés. Par ailleurs, les personnes les plus diplômées boivent moins et fument moins que celles sans diplômes, qui ont besoin de ces adjuvants pour faire face au stress permanent du chômage et de la pauvreté, autrement pus pénibles pour l’organisme que le « stress » des cadres dirigeants, qui peuvent se détendre au ski ou en faisant de la plongée.
Seule petite consolation : pour presque tous les revenus, les femmes dépassent les hommes – en termes de durée de vie s’entend. Ainsi, la femme la plus pauvre de France peut espérer vivre jusqu’à 80 ans – soit autant qu’un homme au revenu moyen. Et il suffit à une infirmière de gagner 1 300 euros par mois pour espérer vivre plus longtemps que le chirurgien le mieux payé. Car non seulement les femmes sont mieux suivies médicalement, elles semblent avoir été avantagées par la nature, mais en plus, elles occupent moins d’emplois que les hommes ces feignasses (on oublie les banales tâches familiales…).
Oui bon, alors, mais que faire ? D’abord lutter contre les inégalités environnementales, puisque les pauvres vivent dans les quartiers les plus pollués et bouffent des pesticides matin, midi et soir. Ensuite écouter les bons conseils du Dr Richard Wilkinson, auteur, avec Kate Pickett, de Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous (1). Comme il l’explique, le principe déterminant de la qualité de vie et de la santé est l’organisation sociale.
Lorsque cette dernière est coopérative dès l’enfance, les gens sentent moins le regard des autres sur eux, et sont donc moins stressés. De ce fait, ils développent moins de maladies cardio-vasculaires ou de cancers. A  l’inverse, dans les pays libéraux, où chacun est rendu responsable de sa destinée, qu’elle soit glorieuses ou misérable, les personnes pauvres intériorisent leur « échec » et culpabilisent plus qu’ailleurs. Elles adoptent donc des comportements à risques en termes de criminalité, d’alimentation, de drogues, de soin de soi, et meurent de façon particulièrement précoce. 
Les inégalités tuent. Ils faut les réduire drastiquement, en donnant à tous une place en crèche, garantie d’un développement psychomoteur réussi, en faisant disparaître le chômage par la réduction du temps de travail, et en partageant les revenus grâce à la fiscalité. Bref, bâtir une société (un peu) moins compétitive et (un peu) plus coopérative, seule à même de faire reculer cette « anxiété qui ne nous quitte jamais », comme le dit Wilkinson.
(1) Kate Pickett, Richard Wilkinson / Editions les Petits Matins  préface de Pascal Canfin  traduction de André Verkaeren
Parution 10 octobre 2013 / 512 p.,  20 euros
Pourquoi les Japonais vivent-ils plus longtemps que les Américains ? Pourquoi y a-t-il plus de grossesses chez les adolescentes aux États-Unis qu’en France ? Pourquoi les Suédois ont-ils la taille plus fine que les Grecs ? La réponse est chaque fois : l’inégalité.
État de santé, espérance de vie, obésité, santé mentale, taux d’incarcération ou d’homicide, toxicomanie, grossesses précoces, succès ou échecs scolaires, bilan carbone et recyclage des déchets, tous les chiffres vont dans le même sens : l’inégalité des revenus nuit de manière flagrante au bien-être de tous.Conclusion des auteurs : « Ce n’est pas la richesse qui fait le bonheur des sociétés, mais l’égalité des conditions. »

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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