Le regard de Plantu – Proposition pour Jean-Luc Mélenchon / Le Média : les coulisses d’une crise

Le Monde 07 mars 2018

Le Média : les coulisses d’une crise

L’éviction d’Aude Rossigneux a créé des remous et des doutes. Deux autres journalistes quittent la rédaction.
LE MONDE |  04.03.2018  | Par Ariane Chemin
Montreuil, métro ­Robespierre, lundi 19 février, 9 heures du matin. La journaliste Aude Rossigneux a été convoquée la veille par un mail lapidaire. Dans la cuisine du Média, au sous-sol des nouveaux locaux de la télé proche des « insoumis », dos au réfrigérateur, elle cherche à comprendre l’objet de cette réunion un brin solennelle. De l’autre côté de la table en bois clair, trois hommes lui font face : le psychanalyste Gérard Miller, le réalisateur Henri Poulain, accompagné de son directeur de production et associé Hervé Jacquet. A quelques tasses de café, enfin, la réalisatrice Anaïs Feuillette, compagne de M. Miller, et, tout au bout, Sophia Chikirou.
« Comment dire tout ça ? », commence la directrice générale de la chaîne, avant de passer la parole au psychanalyste. L’ancien « mao » parle « d’embarras », de « mauvaise ambiance », de « quelque chose qui s’est mal emmanché » et de « responsabilités partagées », avant de lâcher : « Aude, on a en tête de te parler de la possibilité que tu quittes la rédaction»
« Qu’est-ce qui s’est passé entre le moment où j’étais formidable et le moment où il faut que je dégage ? », interroge Aude Rossigneux, assommée. Elle ignore que le procès qui vient de s’ouvrir, tôt ce lundi, marque le début d’un coup de grisou sur Le Média et va ouvrir une série de départs en cascade.
Une semaine plus tard, le 26 février, Noël Mamère, dont l’émission hebdomadaire était l’une des cautions d’ouverture de la chaîne, s’émeut de la mise à l’écart brutale de la journaliste, mais s’inquiète aussi d’un sujet très décrié sur la Syrie, diffusé le 23, qui mettait dos à dos les rebelles islamistes syriens et les exactions du régime de Bachar Al-Assad. Vendredi 2 mars, selon les informations du Monde, Catherine Kirpach, une ancienne de LCI qui présentait l’un des « JT » du ­Média, a fait part à son tour à ­Sophia Chikirou de son départ de la chaîne, tandis que la journaliste Léa Ducré nous confirmait samedi matin avoir « mis fin à sa période d’essai ».
Pour comprendre la crise qui se joue, il faut remonter au tout début janvier, avant le lancement de la chaîne, le 15. La webtélé « alternative » n’a alors pas encore diffusé d’images, mais elle vient de quitter l’incubateur L’Antenne, qui l’hébergeait à Paris, pour investir l’ancien atelier de Montreuil, réaménagé sur trois niveaux, et accoucher du projet mûri depuis le printemps 2017. A l’époque, Jean-Luc Mélenchon croit encore en sa victoire à la présidentielle et rêve d’une émission pour expliquer son programme, comme en avait pris l’habitude Hugo Chavez, chaque dimanche depuis 1999, au Venezuela.
Faire la réclame
Après sa défaite au premier tour, le projet devient encore plus urgent. Le candidat n’a pas digéré la fameuse « alliance bolivarienne » que France Inter est allée chercher un matin dans les replis de son programme et veut contourner d’urgence les « médias dominants » ou « mainstream », comme on dit à Montreuil. Puisqu’il se retrouve dans l’opposition, le chef de La France insoumise change de modèle et copie The Young Turks, une chaîne qui a joué un rôle important dans la campagne de l’ancien candidat à l’investiture démocrate pour la présidentielle américaine Bernie Sanders.
Gérard Miller, qui a une maison de production et réalise régulièrement des documentaires pour les prime time de France 3 (dont l’un sur Jean-Luc Mélenchon, à quatre mois de la présidentielle 2017), accepte de participer à l’aventure, comme Henri Poulain, qui a longtemps travaillé pour la Française des jeux et filme par passion les happenings militants de Nuit debout. Sans oublier, évidemment, Sophia Chikirou, 38 ans mais déjà un long passé dans la politique.
Avant de devenir la communicante des campagnes de Jean-Luc Mélenchon, la jeune femme a commencé à militer à Paris auprès du député socialiste Michel Charzat, son premier mentor, puis passé quelques années aux côtés du libéral Jean-Marie Bockel, le « droitier » du PS (elle déclare alors « soutenir la volonté de réforme de Nicolas Sarkozy »). Mais, depuis 2011, elle met son énergie et son intelligence au service du projet « révolutionnaire » de Mélenchon.
Dès la fin de l’été 2017, Sophia Chikirou prend en main le projet de webtélé chargé de fédérer, autour des « insoumis », toutes les sensibilités de gauche. Durant l’été, elle contacte Aude Rossigneux, une journaliste passée par Le Point, « Mots croisés » sur France 2, l’émission « Ripostes » sur France 5 ou le journal de Reporters sans frontières, et qui se dit clairement « de gauche ». La journaliste passe l’hiver sur les plateaux pour faire la réclame du futur pure player, expliquer qu’on peut y être « journaliste et pas militant » et qu’on pourra y dire « ce qu’on pense ». Début janvier, elle signe un CDI avec une période d’essai de quatre mois.
Le premier accroc a lieu le 3 janvier, après les vœux du président de la République. Emmanuel Macron annonce une loi pour combattre les « fake news » et obliger le CSA à lutter dès 2018 « contre toute tentative de déstabilisation par des services de télévision contrôlés ou influencés par des États étrangers ». Sophia Chikirou et Aude Lancelin, ancienne directrice adjointe de la rédaction de L’Obs qui a rejoint Le Média pour s’entretenir en vidéo avec des intellectuels et mettre en ligne des tribunes, voient rouge : pour ­elles, « la FI est l’obsession de l’Elysée et Le Média est clairement visé », assure Aude Lancelin aux plus jeunes qui pensent, eux, aux sites russes Spoutnik et Russia Today.
Elles souhaitent que Le Média « réponde officiellement » au chef de l’Etat. A Aude Rossigneux, qui trouve « problématique » de ferrailler comme des « militants officiels », Sophia Chikirou répond sèchement : « Si tu n’as pas compris ce qu’est Le Média, un média engagé, il faut qu’on en parle sérieusement. »
La riposte du Média à M. Macron est mise en ligne 48 heures plus tard. La rédaction au complet défile sur la vidéo, récalcitrants compris. Faut-il y voir un lien ? Après l’épisode des vœux du président, Aude Rossigneux, nommée « coordonnatrice de la rédaction » sur la feuille de route initiale, passe ainsi (sans rechigner) à la « présentation » des « JT » avec Catherine Kirpach, une ancienne de LCI qui se passionne pour les réfugiés et les migrants.
Etrange fonctionnement que celui du Média où, officiellement, le « principe de management entre pairs » est la règle, l’« autogestion » de mise et où les « chefs » n’existent pas. Mais où le « comité de pilotage » – les fondateurs qui ont participé au premier tour de table – intervient régulièrement, comme des actionnaires envahissants.
« Nous ne sommes pas actionnaires, s’insurge Gérard Miller de son hôtel de Val-d’Isère, où il a passé sa semaine de vacances accroché à son téléphone. J’ai 500 parts du Média à 5 euros pièce, je suis un “socio” comme les autres, tous propriétaires de notre télévision ».
Socio, c’est ainsi que Le Média appelle ses ­associés-donateurs, sur le modèle des grands clubs de foot espagnols comme le FC Barcelone.
 Précision imposée dans le « JT »
« Vous êtes des journalistes engagés », enjoint souvent Sophia Chikirou à cette rédaction baroque. Au rez-de-chaussée se côtoient un protestant évangélique et communiste qui collabore à la revue catholique et conservatrice Limite d’Eugénie Bastié, Kevin Victoire, et un youtubeur passé par Le Figaro, Marc de Boni.
À une étagère de distance, se trouve la jeune chargée de la communication externe du Média, Katerina Ryzhakova, surnommée « Katyusha ». Elle est l’épouse de Thomas Guénolé, ce politologue désormais à la tête de « l’école de formation politique » de La France insoumise, et était jusqu’à l’été 2017 lobbyiste pour le groupe nucléaire Rosatom. Tout ce petit monde échange sur la messagerie Whats­App ou sur la plate-forme de communication Slack.
Le 27 janvier, Sophia Chikirou explique ainsi, sur la messagerie instantanée Telegram, qu’elle a été « choquée par la façon dont a été traitée une info » sur le Venezuela. La veille, Catherine Kirpach expliquait dans son journal que Nicolas Maduro repoussait la date des élections pour empêcher des candidatures de l’opposition et concluait par un « Cherchez l’erreur… » un poil ironique. Résultat : une « précision » imposée dans le JT suivant à la journaliste elle-même, en plateau.
Dimanche 18 février, c’est encore la directrice générale, mais par mail, qui avertit Aude Rossigneux qu’elle est attendue le lendemain matin par le comité de pilotage : « Je pense qu’il faut qu’on se voie lundi matin. Aude peux-tu être au bureau à 9 heures ? » Mais cette fois, c’est une première, elle se rebiffe. Mardi 20 février, au lendemain de cette convocation brutale, elle écrit à l’équipe de direction que la « brutalité » dont elle estime avoir été victime « n’est pas exactement conforme à l’idée que chacun se fait d’un “management” de gauche » et serait même « un sujet pour Le Média si elle était le fait d’un Bolloré ». Sa lettre fuite.
Aussitôt, Le Média envoie un mail dressant la liste des torts de l’ancienne présentatrice du « JT » de la chaîne à la petite communauté des « socios ». Le message est « confidentiel », mais plus de 15 000 personnes en sont destinataires. Certains s’en émeuvent d’ailleurs. Le 28 février, un « socio » a porté plainte devant la CNIL contre « le procédé totalement déplacé consistant à se servir d’une adresse mail pour se justifier d’un conflit avec un salarié ».
Exercices d’éloquence

Une autre rébellion, plus discrète, gronde quelques jours plus tard. De retour d’un arrêt maladie, Catherine Kirpach doit présenter le « JT » du 23 février, où intervient un certain Claude El Khal, ex-publicitaire et réalisateur repéré sur Twitter et recruté par Sophia Chikirou pour en faire le « correspondant au Liban » de la chaîne. Il se trouve à Paris cette semaine et hante les locaux, émettant devant la journaliste des doutes sur la véracité des images des massacres perpétrés dans la Ghouta orientale, en banlieue de Damas, jamais « vérifiées de manière indépendante ».
Diplomate, Catherine Kirpach explique que la pneumonie dont elle souffre n’est pas encore guérie, et ne s’affiche pas le soir sur le plateau aux côtés du fameux « correspondant ». Elle vient de démissionner sans revenir à Montreuil, où trois bureaux ont été ainsi abandonnés en quelques jours, et où le code de la porte a été changé.
« Toute cette histoire montre que j’ai eu un tort : vouloir à tout prix rester journaliste, là où on attendait de moi que je sois militante, confie Aude Rossigneux aujourd’hui. J’ai été aussi naïve de penser qu’au Média on respectait le droit du travail. On m’a “essayée” pendant cinq mois et demi dont un seul payé, pas d’indemnités… Bien joué, le comité de pilotage ! Il tire sa seule légitimité du contrôle de l’argent et ne compte pas un seul titulaire de la carte de presse », ajoute la journaliste, qui a laissé son bureau de Montreuil vacant, comme depuis vendredi ceux de Catherine Kirpach et de Lea Ducré.
A l’antenne, rien ne filtre. « Nous sommes le 1er mars, le 20 heures est toujours en liberté », a lancé Serge Faubert en présentant jeudi le journal (15 000 vues environ, la moyenne des JT de la chaîne). C’est beaucoup moins que les exercices d’éloquence d’un Adrien Quatennens à l’Assemblée, les mercredis. Moins aussi que le « BDR », le Bulletin de François Ruffin tourné en solo façon youtubeur, devant son réfrigérateur (30 000 vues en moyenne). La chaîne du député « insoumis » compte 39 000 abonnés, contre 43 000 pour Le Média. Mais, à voir les commentaires passionnés qui accompagnent le « BDR », c’est plutôt dans la cuisine de M. Ruffin que la gauche fait son buzz.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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