Le développement crée des richesse, mais pas forcément de l’emploi

L’âge de faire / journal alternatif – mars 2018 – Recueilli par B.V. –
Patrick Valentin a porté, pour ATD Quart Monde puis dans le cadre d’associations créées spécialement, le projet d’expérimentation de Territoires zéro chômeurs de longue durée. Il fait le point avec nous dans les dix territoires pilotes.
D’où est parti le projet ?
Patrick Valentin : J’ai écrit deux livres sur la question de la privation d’emploi. Lors de la rédaction du deuxième, ATD Quart Monde m’a demandé si je voulais bien prendre la responsabilité de la mise en œuvre d’un projet au sein du mouvement. J’ai alors présenté, au nom de cette association, en 2012, une demande d’expérimentation de Territoire zéro chômeurs de longue durée. Une fois l’obtention d’une loi d’expérimentation, ATD Quart Monde a décidé de ne pas se charger du suivi du projet. On a donc alors crée l’association gestionnaire Expérimentation territoriale contre le chômage de longue durée, et l’association militante Territoires zéro chômeur de longue durée.

Que dit la loi d’expérimentation ?
P.V. : Elle propose un maximum de cinq ans d’expérimentation sur dix territoires, pour essayer de démontrer que les chômeurs de longue durée sont employables, qu’il y a du travail utile et intéressant qui reste à faire, et que l’on peut activer les dépenses passives. Le dernier point fait le succès final. Si l’on arrive à démontrer que la privation d’emploi coûte plus cher que l’emploi, et que donc la société peut cofinancer l’emploi, nous aurons gagné.
En quoi votre approche se démarque-t-elle des politiques habituelles ?
P. V. : Depuis trente ans, on dit que l’on va faire du développement économique pour créer de l’emploi. Mais nous voyons bien aujourd’hui que le développement crée des richesses, mais pas forcément des emplois. Nous voyons aussi que le développement crée essentiellement des emplois de qualification supérieure, auxquels toute une partie de la population n’est pas à même d’accéder du jour au lendemain. Du coup, les emplois très faiblement qualifiés demeurent insuffisants pour la population.
Encourager la formation, comme le souhaite le gouvernement, ne permettrait-il pas justement aux chômeurs d’accéder à ces emplois qualifiés ?
P. V. : Toutes les politiques qui ont voulu accélérer les questions de formation se sont heurtées à de très grandes difficultés et finalement à un échec. Car c’est la méthode qui n’est pas toujours bonne. Nous, nous avons décidé d’inverser les choses : au lieu de former les gens pour qu’ils accèdent à l’emploi, nous avons dit qu’il faut qu’ils accèdent à l’emploi pour pouvoir ensuite se former. Et là, nous constatons que les personnes parviennent, grâce à l’emploi, à acquérir les qualifications minimales dont elles ont besoin. Ensuite, il faut bien créer des emplois qui s’adaptent aux personnes, de sorte que si certains ne sont pas en mesure d’acquérir des qualifications supérieures, ils obtiennent malgré tout un emploi.

Dans la pratique, comment les dix territoires ont-ils été choisi ?
P. V. : Ça a été un point médiocre de la mise œuvre de loi, lié à la difficile compréhension, par l’État et ses services, d’une réalité expérimentale. L’État a cru nécessaire d’instaurer un système classique d’appel à projet. Cependant, il y a un tel enthousiasme des dix territoires choisis que, finalement, les difficultés sont en train d’être surmontées. Même dans les territoires très difficiles, comme les grandes villes, on est en train de voir se créer la dynamique que nous n’avions pas prévue. C’est-à-dire que les gens sont très motivés pour revenir à l’emploi dans un cadre adapté à leurs possibilités, et de sécurité à long terme. Et les travaux utiles qui restent à faire sont extrêmement nombreux.
La Fabrique – Pays de Colombey et du Sud Toulois (54) /Esiam – Mauléon (79) / Elan – Jouques (13) / EBE 58 – Loire, Nièvre et Bertranges (58) /La Fabrique de l’emploi – Métropole européenne de Lille (59) / Tezea – Pipriac-Saint-Ganton (35) / Actypôles – Thiers (63)/Emerjean – Villeurbanne (69) / Atipic – Colombelles (14) / 13 Avenir – Paris 13 (75)
Sur le territoire de Saint-Ganton et de Pipriac, plus de 50 % des ex-chômeurs de longue durée sont désormais employés. Ou en sont les autres territoires ?
P. V. : Chacun avance à se vitesse. Ceux qui ont commencé plus tard ont souvent moins avancé. Pas forcément ceux qui ouvert l’entreprise tardivement, mais ceux qui ont tardé à la préparation du projet. Pipriac fait partie des premiers qui devraient atteindre le plein-emploi au printemps prochain. Les moins avancés devraient y être au printemps suivant.
A Pipriac, on voit l’importance de l’implication et de la bonne volonté des acteurs du territoire; N’y a-t-il pas des territoires où l’absence de volonté rendrait l’expérience impossible ?
P. V. :  C’est la question qui nous préoccupe aujourd’hui. Nous sommes en train de réfléchir à la rédaction de la deuxième étape législative. Nous voyons bien que cette première législation d’expérimentation a un certain nombre de points positifs, mais aussi de défauts à corriger. Nous refusons justement une décision nationale imposée à tous. Il faut que ça reste un droit d’option. La volonté politique locale doit être concrétisée par la mobilisation des acteurs du territoire.  Je pense que l’on va trouver un certain nombre de règles qui continueront à s’appliquer, et un certain nombre d’aménagements qui deviendront possibles par contagion ou essaimage. C’est-à-dire que l’on s’aperçoit que les territoires voisins sont très intéressés à participer, et il va se produire certainement quelques organisations plus collectives entre territoires qui permettront de simplifier l’essaimage. Car il faut reconnaître que mettre en place un comité local pour tout le monde, toutes les personnes concernées, ce n’est pas simple. Si l’on devait créer autant de comités qu’il y a de petites communes, les gens n’auraient plus autre chose à faire que d’aller en réunion. L’enjeu sera donc de trouver des simplifications qui sauvegarderont la mobilisation nécessaire…

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Travail, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.