Patrimoine – Stéphane Bern : « J’ai le rôle de poil à gratter »

L’animateur, chargé d’une mission sur le patrimoine par le président de la République, se révèle offensif.
Le Monde | 07.03.2018  | Propos recueillis par Laurent Carpentier
L’animateur de radio et de télévision Stéphane Bern a été chargé par le président de la République, en septembre 2017, d’une mission d’identification du patrimoine en péril et de recherche de solutions pour assurer le finan­cement des travaux nécessaires. On découvre, à cette occasion, un autre Stéphane Bern, qui n’hésite pas à créer la polémique et ne s’en laisse pas compter par l’admi­nistration. Instauration d’un « Loto Patrimoine », entrée payante des cathédrales pour les touristes… Il s’explique.

Stéphane Bern dans le jardin de sa nouvelle résidence en travaux, l’ancien collège royal et militaire de Thiron-Gardais (Eure-et-Loir). NICOLA LO CALZO POUR « LE MONDE »
Le 10 février, sur RTL, vous vous en êtes pris aux fonctionnaires du patrimoine. C’est le métier politique qui rentre ?
Stéphane Bern : Attention, je ne visais pas les fonctionnaires qui font leur travail au quotidien dans les musées, dans les monuments, je parlais de ceux qui sont en costume gris dans les bureaux du ministère. Alors que tout roulait, j’ai vu d’un seul coup tout le monde vouloir s’en mêler, se mettre à faire des « rim » – des réunions interministérielles – dans mon dos. Là, j’ai poussé un coup de gueule qui, visiblement, a été entendu.
Quel était le propos ?
Nous devions signer, le 6 février, une convention avec la Française des jeux pour mettre en place le Loto du patrimoine. Celui-ci doit permettre, avec un tirage annuel au moment des Journées du patrimoine, de collecter 15 à 20 millions d’euros. Or, la veille de la signature, la ministre, Françoise Nyssen, et moi-même apprenons son report. On me dit : « L’Elysée veut que… » Moi, quand on me dit « l’Elysée veut que… », j’appelle. Or, le président n’était pas au courant. Il a réuni tout le monde et ça s’est arrangé. On a signé le mardi suivant, le 13 février.
Et depuis ?
On est plus gentil avec moi, on m’associe davantage. Mais c’est vrai que, parfois, c’est épuisant… Je ne suis pas fait pour ça.
Et pourtant, vous avez une liberté de mouvement. Vous n’êtes...
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Et pourtant, vous avez une liberté de mouvement. Vous n’êtes pas tenu par l’administration…
Le premier ministre m’a dit : « Bougez, bougez, bougez. » Et ça ne bouge pas. Finalement, on ne sait pas pourquoi, un jour, la porte cède. Au fond, je n’attaque personne. Je découvre ce monde. Françoise Nyssen dit très gentiment que je suis un catalyseur. C’est-à-dire que je découvre une administration. Je remarque, peut-être naïvement, ce que plus personne ne voit.
C’est cela votre mission ?
Ma mission, c’est de sauver des monuments. Du coup, élus et associations veulent me voir. Cette année, 326 millions d’euros sont assignés au patrimoine. Et c’est bien. Un budget « sanctuarisé », c’est important de le préciser. Mais ce que j’aimerais, c’est qu’il soit entièrement « distribué ». Il ne l’est pas, parce qu’il y a une ingénierie administrative qui fait que, pour les maires des petites communes, il manque ici un élément, ils ont raté une marche là. On est face à un système de subventions qui s’emboîtent les unes dans les autres, et si vous en ratez une, vous ratez toute la dotation. Ce n’est pas possible. Au fond, ce qui m’ennuie maintenant, c’est de passer pour le râleur de service, l’empêcheur de tourner en rond.
Cela change votre image…
Ah, oui, je m’engueule avec tout le monde ! Les gens découvrent que le « gentil mec », « l’un des animateurs préférés des Français », il passe son temps à hurler.
Vous avez fait scandale en proposant de faire payer l’entrée des cathédrales. Le projet est-il abandonné ?
Je garde mon idée. Je vois qu’il y a de plus en plus de gens qui y sont favorables. C’est Mgr Vingt-Trois qui était vent debout contre cette idée et qui a mené la fronde. Au­jourd’hui, des archevêques m’appellent. Un magazine catholique comme Le Pèlerin me soutient. Parce qu’il y a un problème avec la loi de 1905. L’Etat a confisqué cette année-là le patrimoine religieux, à charge pour lui de l’entretenir et de l’ouvrir au culte.
Mais l’Etat n’en a plus les moyens. Cela pose parfois la question de la sécurité des fidèles – quand il y en a encore ! En 1905, à Notre-Dame de Paris, il y avait des millions de fidèles et quelques milliers de visiteurs ; aujourd’hui, il y a 14 millions de touristes et quelques milliers de fidèles. Comment entretient-on les lieux dans ces conditions ?
Pourquoi n’avez-vous pas été entendu sur ce point ?
J’ai mal posé le problème. J’aurais dû dire : soit on fait payer les touristes en short qui se baladent dans les cathédrales, soit on lève un impôt pour sauver le patrimoine. A aucun moment, il n’a été question de faire payer les fidèles. En fait, une partie de la hiérarchie de l’Eglise catholique veut bien faire payer – les tours de Notre-Dame, le trésor, sont déjà payants –, mais à son profit, pas pour nourrir les caisses de l’Etat. Je pense qu’il faut se mettre autour d’une table et dire : partageons, que ça serve à l’Eglise, mais aussi à l’entretien du lieu.
Certains, comme Alexis Corbière et Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise), vous reprochent de vouloir ­défendre la France des châteaux, l’histoire des riches et des ­puissants.
C’est un mauvais procès qu’on me fait. Alexis Corbière m’a invité à venir à Montreuil [Seine-Saint-Denis] au Musée de l’histoire vivante. J’y suis allé. J’ai fait un don. Mon grand-père était artisan ouvrier chez Lip, à Besançon. Le combat des ouvriers de Lip, je m’en souviens. Quand je vais au Musée de l’histoire vivante, c’est mon histoire aussi. Le patrimoine que je défends, ce n’est pas que les châteaux et les églises. Je défends le patrimoine ouvrier, industriel, le vernaculaire… Dans la somme des monuments qui vont être sauvés cette année, il y a des ponts, des fours à pain, des lavoirs…
Les revenus du Loto du patrimoine vont servir dans tous les villages. Personne ne s’en est préoccupé jusqu’à présent. Quelque 89 millions de touristes visitent chaque année la France : ils viennent voir nos richesses patrimoniales et architecturales. Or, la moitié de ces monuments sont dans des communes de moins de 2 000 habitants. Quand on voit ce que vont coûter les travaux pour le nouveau Grand Palais, à Paris – 466 millions d’euros –, et qu’on annonce 15 millions pour les petites communes, j’ai envie de rigoler.
Mais vous ne rigolez pas…
J’en ai parlé au premier ministre, c’est la règle du 5 pour 1 000 qu’il faut faire sauter. Bercy s’y est ­jusqu’ici opposé. La loi établit qu’une entreprise bénéficie d’une réduction d’impôt de 60 % sur ses dons en mécénat, avec un plafond de 5 euros pour 1 000 euros de chiffre d’affaires hors taxes. Or, quand on parle de cela, on pense toujours aux grandes sociétés, à Paris, mais moi, je m’intéresse au patrimoine de proximité. Un supermarché qui fait 1 million de chiffre d’affaires, il peut donner 5 000 euros. S’il pouvait donner plus, cela aiderait les lieux alentour. C’est ce maillage territorial qui m’importe. On pourrait faire plus si on libérait cette énergie…
Au fond, la question du patrimoine se résume à celle de son financement…
Il faut qu’on trouve des solutions. Mon objectif, c’est que les Français prennent conscience que le patrimoine est à eux. Victor Hugo disait : « Le patrimoine appartient à celui qui le regarde. »
Les mesures que je vais proposer vont plutôt dans le sens du National Trust britannique. C’est une fondation qui gère 300 lieux et regroupe 4 millions d’adhérents, qui versent une cotisation de 80 à 100 euros par an, soit 400 millions d’euros. J’ai rencontré ses dirigeants, à Londres – à mes frais, évidemment.
Je pense que le Centre des monuments nationaux est déjà l’embryon de ça. Mutualisons les moyens, faisons une carte d’adhérent qui permette de visiter tous ces lieux, un passe patrimoine, créons des événements autour de l’art contemporain. Le patrimoine n’est pas mort, il faut le faire vivre.
Mais comment ?
C’est toute la question, il ne s’agit pas de sauver le patrimoine pour le fossiliser, il faut lui donner une mission viable économiquement, lui assigner de nouvelles fonctions. Ici, un espace de coworking ; là, un hôtel ; là encore, un siège de start-up. Rien n’est exclu. Sur la liste des monuments à aider prioritairement, on voit passer des appels à projets de petites communes pour des lieux d’accueil de personnes âgées…
On va vous reprocher de vouloir privatiser les biens nationaux…
Ma mission est de sauver ce qui est en péril. Ici [il feuillette une pile de descriptifs], j’ai toutes les ruines, un pays en ruine, et j’essaie de faire ce que je peux. Les trois quarts des monuments sur cette liste n’appartiennent pas à des propriétaires privés, mais à des collectivités locales. Cela en dit long sur le désarroi des petites communes ou communautés de communes qui se retrouvent avec sept églises – sans paroissiens – à sauver en même temps.
2018 est l’Année européenne du patrimoine culturel, avec un grand rassemblement de trois jours, à Berlin, en juin…
Et où est l’initiative française ? On parle d’« assises du patrimoine »… Mais ça, c’est en dehors de ma mission. J’ai juste le rôle de poil à gratter, qui dit de temps en temps : « On fait quoi pour l’Année européenne du ­patrimoine ? »
Quand votre mission s’arrête-t-elle ?
Elle n’a pas de délai, mais elle va durer au moins jusqu’aux Journées du patrimoine, puisqu’il faut lancer le loto. Ensuite, on doit mettre en place un programme court à la télévision – une minute et demie chaque jour – pour aider les monuments en danger. Ce n’est pas maintenant que je vais lâcher, même s’il n’y a que des coups à prendre. Le président ne m’avait pas prévenu de ça ! Mais je ne suis pas ministre, j’ai mon métier à côté ; au moins, je suis libre, je ne dois rien à personne, et si on m’emmerde je dis : « C’est bon, basta cosi. »
Le premier Loto du patrimoine
Les tickets du Loto Patrimoine, qui doit avoir lieu pour la ­première fois en septembre, au moment des Journées du patrimoine, seront illustrés par le visuel des monuments à secourir. Parmi la vingtaine de sites : le fort Cigogne, à Fouesnant (Finistère), le château de Carneville (Manche), le couvent Saint-François, à Pino (Haute-Corse), le théâtre de Bar-le-Duc (Meuse), l’hôtel-Dieu de Château-Thierry (Aisne), la villa Viardot, à Bougival (Yvelines), l’aqueduc du Gier, à Lyon, le château de Rochefort, à Asnières-en-Montagne (Côte-d’Or), les forges de Varenne, à Champsecret (Orne), ou la chapelle des Pénitents, à Mèze (Hérault). L’argument est évidemment marketing, car, en réalité, c’est une centaine d’opérations de restauration qui devraient ­bénéficier des 15 à 20 millions de recettes escomptées.
Sa nouvelle résidence en travaux, l’ancien collège royal et militaire de Thiron-Gardais (Eure-et-Loir).
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Stéphan Bern montrant la vraie couleur de ce patrimoine exceptionnel en réfection

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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