Tarnac, une affaire banale

Siné Mensuel – mars 2018 – Serge Quadruppani –
Alors que le procès de l’affaire Tarnac se déroule du 13 au 30 mars, faisons le point sur certaines pratiques de la police et de la justice.
« Pensez-vous qu’il est possible de nous réaliser en tant qu’êtres, ou au contraire, le schéma économique capitaliste  dicte sa conduite à l’Homme et l’asservit ? » « Pensez-vous qu’une meilleure répartition des richesses, voire une mise en commun des biens et des outils de production amélioreraient réellement la condition de l’Homme, et permettraient d’éviter les drames humains liés à l’immigration ? » « Que pensez-vous des fichiers de données personnelles à usage policier ? » Il est rare de voir, dans un interrogatoire de garde à vue, un policier se préoccuper à ce point de ce que « pense » la personne interpellée.
En se repassant l’histoire de l’affaire dite de Tarnac (10 000 pages de procédure), un contraste saute au yeux : d’un côté, une exceptionnelle mise en scène par les plus hautes autorités de l’État et les médias unanimes et, de l’autre, l’ordinaire des pratiques abusives de la police et de la justice. 
En 2017, la Cour de cassation s’est prononcée pour l’abandon de la qualification « terroriste ». En 2008, sept jours après les arrestations, j’écrivais dans Rue 89 quelques observations sur l’absence manifeste de preuves et l’impression de revoir sur le mode de la farce « les constructions abracadabrantes des juges italiens des années 70« , ajoutant : « Assimiler à du terrorisme des actes de sabotages pensés pour éviter tout dégâts humains est une bouffonnerie« . Il aura fallu neuf ans à la justice pour reconnaître une évidence qui sautait aux yeux, dès le début de l’affaire, même à ceux qui n’avaient pas d’informations autres que celles filtrées par les médias.
Pour le reste, PV trafiqués, refus d’enquêter sur des éléments à décharge, acharnement policier motivé par les critiques de la police : on a dans ce dossier comme une anthologie des pratiques ordinaires. Du procès des émeutiers de Villiers-le-Bel en 2010, où l’on condamna à de lourdes peines de prison sur la foi de dénonciations anonymes (et rémunérées) à celui de la voiture de police brûlée quai de Valmy (septembre 2017) où l’on s’appuya sur le témoignage d’un policier anonyme, le témoignage sous X d’un berger n’a donc rien que d’ordinaire (1), tout comme est ordinaire la réécriture des PV de filature de Jérôme Coupat et Yildune Levy au fur et à mesure qu’apparaissent des informations qui les démentent (idem pour la filature d’Antonin Bernanos dans l’affaire de Valmy (2)). 
« Pensez-vous qu’il faille à ce point se méfier de la police dans une démocratie comme la France ? » demande le policier à la même inculpée et « Avez-vous confiance en la justice ? » A revoir les dix années du fonctionnement d’ensemble de ces deux institutions, que répondre…

(1) Instituée par la gauche en novembre 2001 sous le gouvernement Jospin puis renforcée en août 2002 par la droite par le ministre de la Justice Dominique Perben, la loi permettant de témoigner sous X – c’est-à-dire en protégeant son identité – visait à lutter contre l’omerta qui fait loi au pied des immeubles.
(2) Lire : Affaire du quai de Valmy : l’enquête brouillée – (Libération 18/07/2017)
et aussi : Affaire de Tarnac : mais où est donc passée Michèle Alliot-Marie ? (Challenges/15/03/2018/l’Édito de Jean-Marie Domenach) – L’ancienne ministre de l’Intérieur, qui avait été particulièrement active pour dénoncer « une mouvance d’ultra gauche en lien avec des sabotages », est aujourd’hui bien silencieuse…

A propos werdna01

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