L’écocide, un concept en marche

Le Nouvel Économiste – 25/05/2017 – Par Paul-Henri Moinet –
une des plus grandes décharges de déchets du monde à Accra au GhanaUne des plus grandes décharges de déchets du monde à Accra au Ghana
Il faut du temps pour qu’un concept transforme le monde. Beaucoup de temps. Trop de temps. Cela fait presque cinquante ans que le mot écocide est sorti du placard.
La guerre du Vietnam faisait rage, l’opération “Ranch Hand” détruisait méthodiquement les forêts vietnamiennes et les cultures vivrières en larguant des agents rose, vert, bleu, pourpre, joliment surnommés les “Rainbow herbicides” et dont le plus célèbre fut l’agent orange produit par Monsanto et Dow Chemical.
En 1970, le biologiste Arthur Galston, s’opposant au gouvernement américain qui ne considérait pas l’agent orange comme une arme chimique, fur le premier à dégainer. En créant le mot écocide, il espérait sans doute qu’il disparaisse aussi vite que la chose. Ce ne fut pas le cas.
L’arc-en-ciel des herbicides provoqua lymphomes, maladies de Hodgkin, leucémies dans la population vietnamienne comme dans les rangs des soldats américains. En 2005, le juge de la cour de New York, en réponse au procès contre onze fabricants de l’agent orange intenté par l’Association des victimes vietnamiennes, conclut que celui-ci n’était pas un poison au regard du droit international. La class action montée par les vétérans américains fut plus chanceuse : elle parvint dans les années 80 à obtenir des fabricants un fonds de compensation de 180 millions de dollars, soit une indemnité variant entre 12 000 et 256 000 dollars pour 40 000 vétérans.
Mais qui, dans le même temps, défendit les rivières, les mangroves, les forêts systématiquement massacrées ? La nature ne peut témoigner contre les crimes dont elle est victime. On n’entend pas les arbres hurler, les fleuves pleurer, les sols crier. La vraie nature ne se révolte pas, ne se plaint pas, elle reste muette, indifférente aux outrages, aux attaques, aux guerres. Regardez d’ailleurs, elle repousse toujours. Le crime contre la nature serait donc le crime parfait, sans témoin, sans trace ! Quant à ce concept d’écocide, il n’est qu’imposture, confusion, arrogance : comment oser établir un parallèle avec le génocide ? C’est oublier que seuls les nouveaux concepts nous donnent une chance de transformer le monde.
Le crime contre la nature imprescriptible
“Toute action généralisée ou systématique, qui cause des dommages étendus, durables et graves à l’environnement naturel, commise délibérément et en connaissance de cette action” : le Club des juristes, autour de Laurent Neyret, sachant qu’il faut nommer pour normer, définit ainsi l’écocide. Les dommages peuvent aussi être irrémédiables. Dans ce cas, il faudrait sans doute que le crime contre la nature soit jugé imprescriptible.
Tant qu’il n’est pas inscrit dans la juridiction internationale, un concept, si pertinent soit-il, reste vide. Le concept d’écocide n’est pas complètement vide mais pas tout à fait plein non plus. L’anthropologue Philippe Descola, le juriste Laurent Neyret, l’avocate Polly Higgins en sont de brillants ambassadeurs. Sa pertinence n’est plus à prouver, c’est son efficacité qu’il faut décupler. Décupler son efficacité en menant de front quatre révolutions – juridique, politique, citoyenne, culturelle.
La révolution juridique, c’est prendre acte du formidable travail entrepris par l’équipe de Laurent Neyret visant à identifier les marchés de la criminalité environnementale, bois de rose, déchets électroniques, mines d’étain illégales, trafic d’espèces protégées comme les tigres, pesticides contrefaits… quatrième marché illégal du monde derrière celui de la drogue, de la contrefaçon et des êtres humains. ‘35 propositions pour mieux lutter contre la criminalité environnementale’ furent remises au garde des Sceaux en février 2015.
Certes, le Code pénal russe punit d’une peine de 12 à 20 ans de prison le crime d’écocide, certes le mouvement ‘Eradicating Ecocide’ propose d’élargir les compétences de la Cour Pénale Internationale de La Haye au crime d’écocide, certes un tribunal pour les crimes contre la nature a été fondé à Quito, capitale de l’Équateur, qui a par ailleurs inscrit les droits de la nature dans sa Constitution. Mais que serait le progrès du droit sans la volonté politique ? Et la volonté politique nationale sans un même élan mondial ? Nicolas Hulot a désormais les pleins pouvoirs pour y veiller.
Fin de l’anthropocentrisme
La révolution politique commencera avec l’internationalisation de la lutte contre la criminalité environnementale. À quand donc une Cour pénale internationale pour l’environnement ? À quand un Fonds international d’indemnisation des victimes ?
La révolution citoyenne serait, par exemple, de faire parrainer par des personnalités du monde entier les sites naturels enregistrés sur la liste rouge du patrimoine mondial de l’Unesco : la barrière de corail du Belize, la réserve du mont Nimba en Guinée, le parc des Everglades en Floride, les plateaux du Monts Simien en Éthiopie, l’île Rennell dans les Salomon, la forêt tropicale de Sumatra, la forêt humide de l’Atsinanana à Madagascar, le parc des Virunga au Congo, la réserve de Sélous en Tanzanie : à vous de choisir le site à défendre, à vous de mobiliser l’opinion mondiale et de lever des fonds pour le faire.
À moins que vous ne préfériez vous engager pour dépolluer les plus grandes décharges du monde, de la mer de plastique du Pacifique Nord au delta du Niger en passant par le Mexique, les Philippines, le Ghana, l’Indonésie, Haïti ou la province du Guangdong en Chine.
Et la révolution culturelle ? Elle passera d’abord par la rupture avec notre anthropocentrisme. Le nouveau statut juridique de personne vivante et de sujet de droit accordé aux fleuves, comme les Néo-Zélandais l’ont initié récemment pour le Whanganui et les Indiens pour le Gange et la rivière Yamuna, est un petit pas pour la nature et un grand bond pour l’humanité.
“C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes, au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs.” Tous les hommes ont droit à la vie antérieure chantée par Baudelaire. La nature aussi y a droit. Notre destin est lié au sien, tout comme nos rêves.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Ecologie, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.