Malgré les démentis des autorités de Moscou, l’existence de l’agent innervant est corroborée par des scientifiques qui ont travaillé à sa conception.
Le Monde | 21.03.2018 | Par Isabelle Mandraud (Moscou, correspondante)

England on March 19, 2018, as investigations / AFP / Ben STANSALL
De quoi Novitchok est-il le nom ? De rien, assurent les autorités russes, qui démentent avec constance l’existence même d’un agent innervant Novitchok (« petit nouveau » en russe), suspecté d’être à l’origine de l’empoisonnement de Sergueï Skripal, l’espion retrouvé inanimé le 4 mars avec sa fille Ioulia à Salisbury, en Angleterre.
« Je peux dire avec certitude qu’aucun programme de développement d’agents chimiques Novitchok n’a jamais existé, ni en URSS ni en Russie », proclamait le 15 mars Sergueï Riabkov, le vice-ministre des affaires étrangères. « Jamais ni du temps de l’URSS ni du temps de la Russie », répétait deux jours plus tard sa porte-parole, Maria Zakharova.
Un scientifique a apporté, mardi 20 mars, un élément de réponse. « Novitchok n’est pas une substance chimique, c’est tout un système d’armes chimiques, affirme Leonid Rink, cité par l’agence Ria Novosti. Le système adopté en URSS s’appelait Novitchok-5, ajoute-t-il. Sans ce chiffre, ce nom n’était pas utilisé. » Moscou a-t-il joué sur cette subtilité ? Il ne fait pourtant guère de doute qu’un tel programme a bien existé dans l’ex-URSS.
Chargé de recherche et chef de laboratoire, Leonid Rink a travaillé vingt-sept ans à Chikhany, dans la région méridionale de Saratov, dans une filiale de l’Institut national de recherche scientifique de chimie organique qui développait, à l’époque soviétique, des armes chimiques. Et il déclare : « Un très grand groupe de spécialistes travaillait sur Novitchok à Chikhany et Moscou. Des techniciens, des toxicologues, des chimistes… Il était nécessaire de synthétiser un échantillon et de suivre ensuite dix mille règles pour que le système soit efficace et durable via tous les moyens d’utilisation. Et finalement, nous avons obtenu de très bons résultats. »
Les confidences de Leonid Rink à l’agence s’achèvent ainsi : « Pour l’instant, tout le monde est vivant [au Royaume-Uni, Sergueï Skipal et sa fille sont toujours hospitalités dans un état critique], donc soit ce n’est pas du Novitchok, soit il a été mal fait. »
Quelques instants plus tard, peut-être effrayée par l’écho qu’a suscité cet entretien recueilli par ses soins, l’agence Ria a modifié son contenu en précisant que le scientifique faisait « partie d’un groupe de créateurs d’un système nommé par l’Occident “Novitchok” ». Dans la foulée, l’agence a publié sur son site Internet un autre article, basé sur des sources anonymes, intitulé : « En Russie, et en URSS, il n’y avait pas de programme Novitchok ».
Issue fatale
Vil Mirzaïanov travaillait lui aussi à Chikhany. Emigré aux Etats-Unis depuis 1995, ce scientifique chargé du contre-espionnage dans le même laboratoire que Leonid Rink avait révélé au monde entier l’existence du Novitchok dès les années 1990, avant de livrer sa formule dans un livre paru en 2008. L’agent Novitchok, insiste-t-il dans un entretien réalisé le 15 mars par le journal Novaïa Gazeta, a « été adopté dès la fin des années 1980 par l’armée ». « Le KGB s’y intéressait aussi, ajoute-t-il. Ils venaient chez nous, on coopérait, mais eux ne nous invitaient jamais dans leur laboratoire. »
Selon ce spécialiste, il suffit d’une dose de 0,01 mg/kg pour que cet agent innervant devienne mortel. En dessous de ce niveau, l’issue fatale ne fait pas non plus de doute, même après quelques années, en raison des « changements irréversibles et des complications ». Il décrit ainsi le cas d’un ami, Andreï Jelezniakov, mort cinq ans après avoir été victime d’une fuite lors d’un essai, en 1987.
« Le Novitchok affecte le système nerveux de manière irréversible », assure le scientifique, qui évoque des expériences sur des animaux, à l’air libre, sur un terrain d’entraînement dans la région de Noukous, en Ouzbékistan.