Bataille mondiale pour les terres rares

Charlie Hebdo – 21/03/2018 – Fabrice Nicolino –
La « transition énergétique est-elle une grande mystification ? Dans un livre puissant, Guillaume Pitron oblige à regarder où va le monde des éoliennes et des panneaux photovoltaïques. Attention, déconseillé aux Bisounours. Qu’est donc un livre exceptionnel ? Celui-ci. Cher lecteur ignorant du monde réel, je gage que tu ne seras pas déçu par l’ouvrage de Guillaume Pitron (*), qui oblige tout lecteur honnête à regarder le monde d’une autre manière, ce qui n’est pas rien.
Attention, on ne résume pas, on évoque. En quelques années, un impeccable discours est parvenu à imposer l’expression « transition énergétique ». Comme la crise climatique inquiète aujourd’hui, il n’est plus guère possible de défendre le pétrole ou le charbon, gros émetteur de gaz à effet de serre. Par miracle, il y a une solution qui enthousiasme jusqu’aux écologistes officiels : la « décarbonisation » de l’économie par le recours accéléré à des énergies supposément inépuisables, le soleil et le vent.
Insistons un peu, car c’est merveille. On se débarrasse des mines et des cheminées crasseuses, des puits de pétrole ensanglantés par les guerres civiles, et l’on construit ensemble un monde peuplé de panneaux voltaïques, d’éoliennes, de voitures électriques, tous engins connectés au réseau mondial des ordinateurs et demain l’intelligence artificielle. Pour Pitron, énergie et numérique se rejoignent en effet et se renforcent mutuellement, annonçant un univers tout neuf.
Le seul problème est que cette promesse est un château de cartes, ou plutôt un château maléfique habité par des monstres. Pourquoi? Parce que les industriels, soutenus par des dupes et quantité de couillons, font mine d’oublier que cette révolution repose sur ce qu’on appelle les métaux – et terres – rares. La croûte terrestre abrite des métaux dont les propriétés chimiques et magnétiques sont sans équivalent. C’est le cas, mais la liste est longue, de l’antimoine, du rhénium, du germanium, de la fluorine, du graphite, du béryllium… Comme leur nom générique l’indique, on ne les trouve pas sous le sabot d’un cheval, mais plutôt sous la forme de quelques grammes agglomérés à des blocs rocheux d’une autre nature, qui pèsent des tonnes, souvent bien plus. Exemple : pour obtenir un kilo de lutécium, il faut broyer 1 200 tonnes de roche. Comment ? Là commence le cauchemar.
Dans son dernier ouvrage, «La Guerre des métaux rares», Guillaume Pitron dénonce «la face cachée de la transition énergétique et numérique».
Les métaux rares sont en effet à la base de cette « transition énergétique », car ils servent aux iPhone et aux ordinateurs bien sûr, mais aussi aux éoliennes et aux panneaux photovoltaïques, mais encore aux voiture électriques. Sans eux, soyons clairs, tout le grandiose projet s’effondre. Pitron, qui a voyagé pour nous, nous traîne jusqu’au fond de la Chine et montre ce que personne ne considère : non seulement l’effroyable pollution, mais aussi l’infernale condition faite aux humains, aux bêtes, aux plantes, à l’eau. C’est dantesque, et c’est la même chose dans les autres parties du monde – en Afrique, par exemple, où l’on extrait des métaux rares.

En clair, on a exporté la question écologique ailleurs, loin des yeux, mais d’évidence, elle revient et reviendra toujours plus hanter nos vieux jours de privilégiés. Ne surtout pas croire la propagande ! Un seul mail avec pièces jointes – la planète en envoie 10 milliards par jour – use autant d’électricité qu’une « ampoule à basse consommation de forte puissance pendant une heure« . Une voiture électrique consomme autant d’énergie qu’un véhicule diesel si l’on considère l’ensemble de son cycle de vie, et cela risque d’être pire demain, pour cause de batteries plus lourdes.
Le monde éperdument criminel qui est le notre rêve ce qui n’est que fantasme : se libérer de la matière. Le jour, qui arrivera fatalement, où nous ouvrirons les yeux, dit Pitron, « nous nous retournerons sur des décennies d’illusions et de mystifications« . La vérité provisoire de ce grand drame, c’est que le Nord n’entend rien céder sue son niveau de gaspillage matériel. Mais en gardant les mains propres. Mais en prétendant contre l’évidence que le parti industriel, qui détruit le monde, mérite de continuer sa route.

Des terres rares, mais pas pour tout le monde… Il ne fait guère de doute que l’Occident est menacé par un embargo permanent sur les métaux rares, ce que les Chinois auront bien du mal à cacher longtemps.
(*) Paru le 10 janvier 2018 – Éditions Les liens qui libèrent – 20 euros
Résumé : Transition énergétique, révolution numérique, mutation écologique… Politiques, médias, industriels nous promettent en chœur un nouveau monde enfin affranchi du pétrole, des pollutions, des pénuries et des tensions militaires. Cet ouvrage, fruit de six années d’enquête dans une douzaine de pays, nous montre qu’il n’en est rien !
En nous émancipant des énergies fossiles, nous sombrons en réalité dans une nouvelle dépendance : celle aux métaux rares. Graphite, cobalt, indium, platinoïdes, tungstène, terres rares ces ressources sont devenues indispensables à notre nouvelle société écologique (voitures électriques, éoliennes, panneaux solaires) et numérique (elles se nichent dans nos smartphones, nos ordinateurs, tablettes et autre objets connectés de notre quotidien). Or les coûts environnementaux, économiques et géopolitiques de cette dépendance pourraient se révéler encore plus dramatiques que ceux qui nous lient au pétrole. Dès lors, c’est une contre-histoire de la transition énergétique que ce livre raconte – le récit clandestin d’une odyssée technologique qui a tant promis, et les coulisses d’une quête généreuse, ambitieuse, qui a jusqu’à maintenant charrié des périls aussi colossaux que ceux qu’elle s’était donné pour mission de résoudre.

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