Comment gérer poutine ?

« Chaque fois qu’Européens et Américains ont manqué de fermeté, la Russie en a profité »

Dans sa chronique, Sylvie Kauffman, éditorialiste au « Monde », estime que la naïveté n’est plus de mise face à la Russie, mais qu’il faut aussi savoir communiquer et coopérer avec Moscou.
Le Monde | 21.03.2018 | Par Sylvie Kauffmann (éditorialiste au « Monde »)
Chronique. Comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, Vladimir Poutine s’est introduit dans l’ordre du jour du prochain Conseil européen, les 22 et 23 mars à Bruxelles.
Officiellement, bien sûr, il ne s’agit pas de lui. Theresa May, la première ministre britannique, présentera un rapport sur l’empoisonnement de l’ancien agent double Sergueï Skripal et de sa fille Youlia, le 4 mars à Salisbury, dans le sud de l’Angleterre. Ce n’est pas Skripal, pourtant, qui trottera dans la tête des vingt-sept autres chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne (UE) au son des accents indignés de Mme May, mais bien le chef du Kremlin. C’est lui que Londres, par la voix de son remuant ministre des affaires étrangères, Boris Johnson – ce dernier sera dans la salle –, a directement mis en cause dans cette attaque à l’arme chimique sur le sol britannique.
Comment gérer Vladimir Poutine ? La question, qui occupe les Européens avec plus ou moins d’acuité depuis sa première élection en 2000, se pose de nouveau, puisque le président russe vient de se faire reconduire pour six ans. Même la chancelière allemande Angela Merkel, qui, arrivée au pouvoir un peu plus tard, en 2005, a presque la même longévité, n’a pas trouvé la réponse. Aucun des dirigeants présents au Conseil, jeudi, n’est assuré d’être encore là en 2024, lorsque M. Poutine achèvera ce mandat. Pour un peu, il pourrait battre Fidel Castro, qui avait vu se succéder sous son règne onze présidents américains.
Le Poutine de 2018 n’est pas celui de 2000
Il va pourtant falloir la mettre au point, cette réponse. Le Poutine de 2018 n’est pas celui de 2000 ; il n’est pas même celui de 2012. Ou peut-être est-il le même, avec le même ressentiment, les mêmes ambitions et les mêmes paranoïas, mais le chemin qu’il a parcouru impose d’autres défis.
Dans sa volonté de rendre sa grandeur à la Russie et de résister à l’expansion de la démocratie, Vladimir Poutine…
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Dans sa volonté de rendre sa grandeur à la Russie et de résister à l’expansion de la démocratie, Vladimir Poutine s’est montré, ces quatre dernières années, plus agressif, plus intrusif, plus difficile – sans que ses entreprises soient pour autant couronnées de succès. La Russie a annexé la Crimée, envahi le Donbass en Ukraine où la guerre continue, couvert l’attaque d’un avion civil de la Malaysia Airlines abattu par un missile russe au-dessus de l’Ukraine avec 298 personnes à bord. Elle est aussi intervenue en Syrie pour sauver le régime dictatorial de Bachar Al-Assad. Elle abrite des bataillons de hackeurs et d’obscures agences, comme l’Internet Research Agency, qui piratent, manipulent, perturbent et sapent les processus électoraux des démocraties occidentales.
Les Européens de 2018 non plus ne sont pas ceux de 2000. Elargie aux anciens pays satellites de l’Union soviétique (URSS), handicapée par le Brexit, l’UE a plus de mal à gérer sa diversité. Mais elle a définitivement rompu avec l’âge de l’innocence.
Son unité dans la crise ukrainienne a surpris Moscou. Ouverte à tout vent, aux investissements chinois, aux oligarques russes, aux optimisations des géants américains de l’Internet, l’UE a pris conscience de la nécessité de se protéger. Elle a pris des coups, traversé la crise économique, subi des attaques terroristes, affronté la crise migratoire. Et avoir Donald Trump comme partenaire n’est pas non plus un long fleuve tranquille. La naïveté n’est plus de mise.
« Guerre froide 2.0 »
De l’agressivité nouvelle de Moscou est née l’idée de « nouvelle guerre froide », que prolongerait la réélection de M. Poutine. Dans le magazine The New Stateman, le polémologue britannique Sir Lawrence Freedman ne voit pas « tant une réplique de ce que l’on pourrait appeler la guerre froide 1.0 qu’une nouvelle version, avec de nouvelles caractéristiques. La guerre froide 2.0 mérite cette appellation parce qu’elle pourrait devenir chaude. C’est un risque qui mérite notre attention. »
Il y a, en effet, de nombreuses différences avec la guerre froide pré-1989. La puissance reste attachée à l’arme nucléaire, mais la « guerre froide 2.0 » ne divise pas la planète en deux. Il y a d’autres acteurs désormais, au premier rang desquels la Chine, et tous sont liés par la mondialisation. La Russie n’a pas l’envergure de l’URSS. La structure du pouvoir n’est plus la même : Poutine décide seul, sans Politburo. Il a adopté le capitalisme et ne cherche à exporter ni idéologie ni modèle. L’Internet a donné naissance à la cyberguerre et a un nouvel espace de confrontation sans règle ni contrôle. Il n’y a plus de canaux de dialogue établis comme il en existait entre Moscou et Washington. Enfin, les Etats-Unis de la guerre froide suivaient une ligne logique ; l’Amérique de Trump est incohérente et imprévisible.
Autant de facteurs qui accroissent le danger de voir la tension actuelle et ses guerres hybrides dégénérer en conflits « chauds ». Quelles leçons de la guerre froide pourraient donc être utiles aux Européens de 2018 ?
L’économie russe, talon d’Achille du régime
Deux solides experts et anciens responsables américains, Robert Blackwill et Phil Gordon, en suggèrent quelques-unes, dans un rapport publié en janvier par le Council on Foreign Relations, « Containing Russia » (« endiguer la Russie »). Elles relèvent d’une conclusion à laquelle ils déclarent parvenir à regret : « Les Etats-Unis doivent affronter la Russie avec force. » Chaque fois qu’Européens et Américains ont manqué de fermeté, en effet, la Russie en a profité. Mais il faut aussi interagir avec Moscou, garder les canaux de communication ouverts, coopérer lorsque c’est dans l’intérêt des Occidentaux.
Sages conseils, sans doute. Un autre élément de la Russie de Poutine est à retenir : sa faiblesse économique, terrible contraste avec l’image de puissance qu’elle veut projeter. C’est le talon d’Achille de son régime. Curieusement, c’était aussi celui de l’URSS, comme l’avait compris un certain Mikhaïl Gorbatchev.
S’il ne veut pas finir comme lui, Vladimir Poutine pourrait bien avoir besoin des Européens. Et d’un allégement des sanctions, pas de leur renforcement.
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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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