Être militant écolo, c’est mortel

Siné Mensuel – mars 2018 – Maxime Carsel –
Les assassinats de militants écologistes augmentent de façon alarmante dans le monde. Près de 200 l’année dernière, de l’Afrique à l’Amérique du Sud. Sensibilisée, l’Onu se penche  sur cette question.
Être militant écolo, c’est mortelEn 2015, Berta Caceres, militante infatigable des droits des peuples indigènes qui s’est battue contre la construction d’un barrage sur le fleuve Gualcarque reçoit le prix Goldman pour l’Environnement. Un an plus tard, en mars 2016, elle est assassinée en pleine nuit, chez elle, au Honduras, par des hommes de l’entreprise hydroélectrique Desarrollos Energéticos (Desa) contre lequel elle luttait.
Son ami mexicain, Gustavo Castro, qui travaillait dans la chambre d’à côté, s’en sort miraculeusement. « La logique dominante au Honduras est le déplacement des peuples et l’accaparement des terres. Et plus les gens résistent, plus cette logique s’impose par la violence », explique-t-il.
Deux ans plus tard, la situation ne s’est pas améliorée. L’Amérique latine domine le classement des régions du monde les plus dangereuses pour les défenseurs de la nature. En 2017, 50 morts y ont été recensés d’après les chiffres du consortium protectdefenders.eu (1), Brésil et Colombie en tête. « Cela peut sembler contradictoire, mais je pense que plus il y a de répression et plus il y a de morts, plus il y a de persécutions et plus il y a de criminalisation, plus les gens résistent et se battent davantage », ajoute Gustavo Castro.
Touche pas au grisbi
Les activistes sont le plus souvent tués dans des conflits liés à l’exploitation des ressources, le braconnage, la déforestation ou la construction de barrages hydroélectriques. Esmond Bradley Martin, lui, avait 76 ans quand il a été assassiné chez lui à Nairobi, au Kenya, le 4 février dernier par des inconnus. Il état l’un des leaders de la lutte contre le braconnage en Afrique et un expert mondialement connu du trafic d’ivoire et de corne de rhinocéros. Il rentrait tout juste d’un voyage d’investigation au Myanmar (ex-Birmanie) et soupçonnait ce pays d’être la plaque tournante de ce trafic. L’histoire est à peu près toujours la même : les tueurs sont des professionnels engagés par des entreprises ou directement par les forces de L’État des pays concernés sans jamais être inquiétés et ce, malgré la reconnaissance de ce crime par la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye depuis 2016.
Le siège de la Cour pénale internationale, à La Haye (Pays-Bas). © 2016 UN Photo/Rick Bajornas
Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre2002 et 2013, pas moins de 900 personnes ont été éliminées. Mais, depuis 2014, les assassinats sont deux fois plus nombreux. 2014 : 116 morts: 2015 : 185 morts; 2016 : 200 morts (le record); 2017 : 197 morts. « Lorsque les communautés locales sont exclues des décisions de développement et subissent des dommages environnementaux, elles se mobilisent souvent pour défendre leurs terres et leurs familles. Les gouvernements ont parfois criminalisé l’opposition et la résistance locale, allant même jusqu’à recourir à des lois antiterroristes », explique Marco Oranella, directeur de la division Environnement et droits humains à Human Right Watch.
Peu médiatisée, cette recrudescence de crimes contre les écologistes révèle que l’empiètement de l’activité humaine sur la nature grandit à vue d’œil et parvient aujourd’hui jusque dans des zones qui étaient restées jusque là préservées. Un exemple ? Prenez l’Amazonie. Malgré les combats menés depuis des années, la forêt a perdu l’équivalent de la superficie d’un pays comme l’Allemagne depuis trente ans, d’après les chiffres de l’ONU. Forcément, les tronçonneuses vont à un moment ou un autre anéantir l’espace vital des tribus et le conflit éclate. « Il y a des accords qui sont adoptés entre les États et les défricheurs privés sans aucune étude d’impact? C’est donc la porte ouverte aux harcèlements, aux menaces et aux assassinats », nous indique Hugo Gabbero, responsable adjoint au bureau « Défenseur des droits de l’homme » à la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH).
Afin de comprendre l’ampleur du phénomène, L’UE a financé un projet ambitieux auquel participent des scientifiques et des membres de la société civile « pour cataloguer la prolifération mondiale des conflits environnementaux et les espaces de résistance. La carte interactive (2) décrit dans le détail plus de 900 cas de crimes contre l’environnement ». On y voit plusieurs points en Europe, et notamment, en France. Car n’oublions pas que chez nous aussi les activistes risquent leur vie contre l’avancée des bulldozers en pleine nature. Rémi Fraisse en faisait partie.
Son cas est similaire à des centaines d’autres recensés au Brésil, en RDC ou au Honduras. Gustavo Castro se souvient d’une des expressions favorites de Berta Cacceres : « Ils ont peur de nous parce que nous n’avons pas peur d’eux. » Une phrase reprise par la FIDH et le réseau SOS Torture dans un rapport en 2014 intitulé wearenotafraid2 dans le cadre de la résolution 26/9 des Nations Unies qui crée « le groupe de travail intergouvernemental à composition non limitée sur les sociétés transnationales et autres entreprises et les droits de l’homme » (sic). En d’autres termes, un cadre juridique international est en cours de rédaction pour tenter d’enrayer ces massacres et entrera en vigueur d’ici 2023. En attendant, la résistance se poursuit.
(1) Court métrage : Défenseurs des droits de l’homme

Lire : Les 10 conflits environnementaux les plus emblématiques du monde (Médiapart – 21/07/2016)
dont en Espagne, la Centrale nucléaire D’Almaraz
En Espagne, et partout dans l’Europe, la prolongation de la vie utile des centrales nucléaires engendre des répercussions environnementales et sociales alarmantes. L’un des cas les plus emblématiques est celui de la centrale désormais vétuste d’Almaraz, dans la province de Cáceres, dont le maintien en activité suppose des risques croissants pour la région frontalière entre l’Espagne et le Portugal.

Malgré l’opposition du mouvement antinucléaire aux projets de construction des centrales de Valdecaballeros et d’Almaraz (toutes deux situées en Estrémadure) à partir des années 1970, la centrale nucléaire d’Almaraz fut finalement installée au début des années 1980. Située dans le comté de Campo Arañuelo, Almaraz est équipée de deux réacteurs à eau pressurisée refroidis à l’aide d’eau en provenance du réservoir d’Arrocampo, sur le Tage, fleuve à cheval entre l’Espagne et le Portugal. Chacun de ces réacteurs est doté d’une capacité de production électrique approximative de 1000 MW, nettement supérieure à la consommation locale en Estrémadure. D’après l’organisation Ecologistas en Acción (dont une partie des membres appartient aussi au mouvement antinucléaire), au moins 75 incidents auraient été enregistrés à Almaraz rien qu’entre 2007 et 2010. Dans leurs plaintes, les opposants locaux ont indiqué que les incidents, erreurs, arrêts non programmés et surcharges hors normes ont affecté des éléments essentiels de leur sécurité. La condamnation et l’opposition continues à la vieille centrale nucléaire a désormais donné naissance à un mouvement transfrontalier, le Movimiento Ibérico Antinuclear qui, non seulement, réclame la suspension des opérations mais lance des alertes sur de possibles conflits autour des eaux transfrontalières: La centrale nucléaire affecte le cours normal du Tage et une éventuelle catastrophe nucléaire pourrait se convertir en source potentielle de contamination radioactive comme en 1970. Le 11 juin 2016, les rues de Caceres ont accueilli une manifestation transfrontalière qui avait pour slogan «Fechar Almaraz. Descanse en paz». (Fermer Almaraz. Repose en paix.) 
(2) L’Atlas mondial de la justice environnementale (Ej Atlas; http://ejatlas.org/)

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