Sarkozy et ses juges rament sur le sable libyen

Le Canard enchaîné – 28/03/2018 – Didier Hassoux et Christophe Labbé –

Vrais indices et fausses pistes dans l’enquête sur l’argent de la présidentielle 2007. A qui se Kadhafier ?
« Je ne savais pas », « Vous me l’apprenez », « Ah bon ? »… Face aux policiers et aux juges qui l’interrogeaient au sujet d’un possible financement de sa campagne présidentielle de 2007 par Kadhafi, Sarkozy a joué l’homme le moins informé de France. Parmi d’autres protagonistes, trois de ses anciens ministres – Hortefeux, Guéant et Woerth – sont suspectés d’avoir profité des mêmes bienfaits. Mais l’ex ne répond pas davantage des actes de ces « collaborateurs ».
Il est vrai qu’en l’absence de preuves matérielles décisives, Sarkozy a beau jeu de feindre l’ignorance. Et même si l’enquête est loin d’être terminée, de nombreuses zones d’ombre subsistent. Au point qu’une chamelle n’y retrouverait pas ses petits. Inventaire.
Argent électoral : suivez le guide
Combien Sarkozy et les siens ont-il reçu de Kadhafi ? 2, 5, 20, 50 millions; comme l’ont successivement affirmé des proches du chef bédouin ? Ou rien, comme Sarkozu lui-même le prétend ?  Le premier témoignage, celui de Choukri Ghanem (ex- ministre du Pétrole libyen), est posthume. Son journal, retrouvé après sa noyade dans le Danube, évoque les 29 avril 2007, l’envoi par Bachir Saleh (directeur de cabinet de Kadhafi) de « 1,5 millions d’euros à Sarkozy, quand Saïf (fils du Guide) donnait aussi 3 millions à Sarkozy. Mais il semblerait que les mecs, en chemin ,l’[aient] détourné, tout comme il lui ont pris 2 millions en provenance d’Abdallah Senoussi (…) »
Celui-ci – second témoignage – a déclaré, en 2012, devant la Cour pénale internationale : « La somme de 5 millions d’euros a été versée pour la campagne de Nicolas Sarkozy en 2006-2007. J’ai supervisé le transfert de cette somme via le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, Sarkozy. » Propos répétés au juge Tournaire.
Troisième témoignage sur procès verbal : celui de l’ambassadeur de France à Tripoli de 2008 à 201, François Gouyette. Selon ce dernier, l’interprète de Kadhafi lui aurait confié qu' »il y [avait] eu un financement. C’était en février 2011. Il y a eu un autre contact dont je préfère taire le nom, que j’ai vu alors, qui m’a effectivement dit qu’il y avait eu un financement ». Sans se rappeler qui a dit combien, il ajoute : « L’un parlait de 5 millions d’euros ou de dollars, et l’autre de 50 millions. J »ai été étonné par l’écart de 1 à 10 entre les montants avancés (…). »

L’odyssée de l’espèce
Sarkozy l’assure : les juges : « n’ont trouvé la trace que de 38 000 euros après cinq années d’enquête« . Un montant reconstitué à partir des déclarations sur PV d’une dizaine seulement de ses collaborateurs, sur un total de 69. Ces derniers ont reconnu avoir touché, pendant la campagne présidentielle, des sommes en espèces allant de 200 à 2 000 euros. L’une des personnes interrogées – l’assistante de Cécilia Sarkozy – affirme que le liquide a aussi arrosé David Martinon, Claude Guéant ou François Fillon, sans apporter de preuves.
Concessionnaires commissionnés
Pour deux intermédiaires, en revanche, les faits sont tangibles. Ziad Takieddine – « un déséquilibré à la crédibilité nulle« , selon Sarkozy – jure avoir convoyé 5 millions d’euros en numéraire de Tripoli à Paris. Vrai ou faux ? Takieddine, c’est sûr, a touché à cette époque 2 millions d’euros. La trace du virement a été retrouvée par les enquêteurs.
Du frère ennemi de « Tak », Alexandre Djouhri, Nicolas Sarkozy ne dit aucun mal. Il loue même l' »énergie » de cet « homme sympathique« . Et désintéressé ? Les policiers sont convaincus que « Monsieur Alexandre », actuellement hospitalisé à Londres, s’est payé une villa à Mougins via une société panaméenne, la quelle l’a ensuite revendue 10 millions d’euros (plus de deux fois le prix du marché) à la filiale suisse du… Libya Africa Investment Portfolio, un richissime fonds souverain dirigé par son ami Bachir Saleh.
Docs en stock : l’info du faux
Sur TF1, Sarkozy a brandi un document judiciaire censé le blanchir. Ce papier juge caduque une pièce dévoilée par Mediapart : l’accord de principe, signé par l’un des chefs espions de Kadhafi, pour le financement de la campagne de 2007. Et l’ex-président de commenter : « On ne m’a même pas interrogé la-dessus. » Sauf que le procès-verbal évoqué par Sarkozy date du 11 décembre 2015. Son auteur, un gendarme s’appuyant sur une contradiction des dates, écrivait alors qu’il existait « une forte probabilité pour que le document produit par Mediapart soit un faux.« 
Mais, depuis, l’enquête a progressé. Après expertises et auditions de témoins – dont les espions français en poste à Tripoli -, la Cour d’appel de Paris a conclu, le 30 mai 2016 : « L’ensemble des investigations visant à déterminer si le document publié par Mediapart était un faux matériel c’est-à-dire, indépendamment de son contenu, un support fabriqué par montage ou tout autre moyen, ou altéré par des falsifications de toute nature, n’a pas permis de l’établir. » un constat que l’ancien chef de l’État conteste désormais en cassation.
BENGHAZI (Libye). Nicolas Sarkozy et David Cameron au cœur d’une foule en liesse en juillet 2017. Le président français a été reçu en superstar et s’est même offert un bain de foule sur la place de la liberté, point d’orgue d’une visite éclair en Libye en compagnie du Premier ministre britannique, David Cameron.

Les chantiers du « Cardinal »
Drôle de découverte, en 2013, lors d’une descente de police au domicile de Guéant : un virement de 500 000 euros effectué par un avocat malaisien. Le produit de la vente, en 2008, a juré « Le Cardinal » de deux tableaux flamands (plutôt estimés à 30 000 euros la paire…). Quel rapport avec la Libye ? Ce détail, souligné par Mediapart : quelques heures après avoir payé Guéant, le Malaisien reçoit 500 000 euros, réglés par l’homme d’affaires saoudien Khaled Bugshan. Or le banquier ayant effectué le virement depuis le compte de Bgshan s’appele Wahib Nacer. Il gère la fortune de Bachir Saleh, directeur de cabinet du Guide…  Autre bizarrerie pointée par les enquêteurs : entre 2008 et 2013, Guéant a remis à son fiston 160 000 euros en espèces. s’y ajoutent 120 000 euros en cash, qu’il a dépensé entre mai 2003 et mai 2013, alors que dans le même temps, il n’a retiré que… 800 euros au distributeur de billets.
Troisième mystère, que Guéant n’a pas davantage dissipé :le coffre-fort maousse (1,60 m de hauteur) qu’il a loué à la BNP en mars 2007. Devant les policiers, il évoque, évasif, l’entreposage d' »archives personnelles » et des discours électoraux du patron. « Discours » de Sarkozy ? L’argument fait rigoler tout le monde. « Archives personnelles » ? S’agissait-il de documents confidentiels du ministère de l’Intérieur ? Mystère. A moins qu Guéant n’ait aussi mis au coffre d’autres marines hollandaises de sa collection…
Hortefeux pisté par les gendarmes
En 2013, la justice a lancé 23 commissions rogatoires pour vérifier l’emploi du temps de Brice Hortefeux du 5 au 7 octobre 2006 : période où, selon Mediapart, il est censé avoir rencontré les représentants de Kadhafi pour obtenir un financement de la campagne de Sarkozy à hauteur de 50 millions de dollars. 
Organisateur du Sommet de l’élevage à Cournon (Puy-de-Dôme) ou des assises des petites villes de France à Cancale (Ile-et-Vilaine), maires de Saint-Brieuc (Côte-d’Armor), de Montpeyroux (Puy-de-Dôme) ou de Meymac (Corrèze), décorés de la Légion d’honneur, pilotes ayant transporté Hortefaux à travers toute la France, responsables des aéroports ou son zinc a atterri : des dizaines de personnes ont été interrogées – sept ans après les faits – par la section de recherche de la gendarmerie de Paris. Sans que le moindre « trou » laissant tout le temps à Hortefaux de se rendre en Libye soit trouvé.
Les juges ont émis l’hypothèse que la réunion – débattant de secrets d’État et de corruption – aurait pu être une téléconférence via Skype. Ce qui serait pour le moins original.
Lire aussi : L’enquête sur l’argent libyen de Sarkozy passe par les hostos  ( Le Canard 21/03/2018) 
Enquête sur le financement libyen : les soupçons qui pèsent sur les réseaux Sarkozy  (Le Monde 3/11/2016)
Libye – Le parlement britannique étrille Sarkozy  (Nexus – novembre 2016)

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Justice, Politique, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.