Les français face aux migrants : accueillir ? Oui, mais pas chez nous …

Siné mensuel – mars 2018 – Léa Gasquet –

C’est un village breton à la population déclinante. Mais quand la mairie propose d’installer 26 demandeurs d’asile, le levée de bouliers est immédiate.
Pipelette, la poule de Daniel, n’en a plus pour longtemps. « C’est la fin », diagnostiquent, unanimes, les clients du Bon Accueil. Des vieux plantés dans leurs bottes en caoutchouc tentent sans conviction de mettre un terme à leurs tournées de rosé. Comme il se doit, la patronne offre le dernier pour la route. A 58 ans, Mauricette tient depuis une trentaine d’années  l’un des deux bars épiceries de Langourla, un village breton de 520 habitants aux maisons de granit coiffées d’ardoises. Chaque année au mois d’août, Langorla sort quelques jours de sa torpeur pendant le festival de jazz. Le reste du temps, Mauricette s’ennuie un peu.Les courses de trot attelé, qui lui plaisent tant, ont pris fin faute de participants. Même la maison de retraite a fermé. « Avec l’âge, on apprend à apprécier le calme« , tempère-t-elle, consciente du grand chamboulement qui menace le village. 
En janvier, lors de ses traditionnels vœux, Michel Ulmer, le maire délégué, annonçait avec enthousiasme sont souhait de réhabiliter l’ancien Ehpad en centre d’hébergement pour accueillir vingt-six demandeurs d’asile. « Nous nous devons d’attendrir nos âmes, de faire un pas vers l’autre, de voir la détresse« , s’emballe l’édile, persuadé que la commune « peut devenir une terre d’accueil ». Des pancartes « pas de migrants chez nous » fleurissent aussitôt entre les hortensias. Les courriers anonymes pleuvent : menaces de mort pour le maire, de plastiquage pour ses conseillers. Des habitats donnent l’alerte sur des réseaux sociaux, mobilisant tout ce que le territoire compte de fachos. Élus frontistes et nationaliste bretons venus des quatre coin des Côtes-d’Armor s’invitent à la réunion publique organisée dans la foulée et retransmise en direct sur Facebook par le média indépendantiste Breiz Info. Tandis que les internautes dégueulent leur haine, les huées fusent dans la salle surveillée par une quinzaine de gendarmes. De mémoire de Langournalais, on n’en avait jamais vu autant.
Mauricette n’est pas « contre les migrants ». Elle a vu les images des bateaux qui sombrent en Méditerranée; ça l’a émue. De là à les accueillir au village, c’est une autre affaire. « Qu’est-ce qu’ils vont faire ici ? » s’inquiète-t-elle. « Ça aurait été des familles, je ne dit pas. Mais des célibataires… Comme tous les hommes, ils vont s’ennuyer, boire et faire des connerie. Avec l’école à côté, les parents ont peur. » Viols, agressions, cambriolages, présagent les plus pessimistes. « Dégradation du cadre de vie, incompatibilité culturelle, ergotent les autres. Danielle Le Gléau, 46 ans, acquiesce. Ce qu’elle voit de Calais à la télévision n’a rien de rassurant. Souriante, parfumée, très investie dans la vie du village, elle veut rassembler autour de on projet : transformer la maison de retraite en habitat partagé pour personnes handicapées. Elle-même est clouée dans un fauteuil roulant depuis six ans : « Avant d’être une terre d’accueil, soyons une terre d’inclusion ! » Elle a reçu des applaudissements nourris lors de la réunion; le député LR de la circonscription la soutient.  Les jeunes frontiste ont salué « une héroïne ». Instrumentalisation ? « Je défends mon bifteck« , répond-t-elle.
Écœurée !
De son côté, Josiane Avenel, serveuse dans un restau routier et élue municipale, est « écœurée par le déferlement de racisme ». Si le projet avait abouti, elle aurait postulé pour y travailler. Mais la question a été définitivement enterrée début février : le conseil municipal du Mené, commune nouvelle de 6 500 habitants, à laquelle Langourla est rattaché, à voté contre à quatre vois près. « Les gens ont tendance à oublier qu’ici, ce sont les étrangers qui font tourner l’économie« , s’étonne François, 52 ans, patron de bistro fort en gueule qui se réjouissait de voir arriver de nouvelles têtes. Après trente ans dans le Samu, il a repris le PMU de Collinée, l’un des villages du Mené. Il l’a baptisé Degemer-Mat, « bienvenue » en Breton. Depuis la fin des années 70, des Maliens, puis des Polonais, des Portugais et des Roumains sont venus s’installer ici. Ils travaillent à Kermené, l’abattoir, filiale de E. Leclerc, qui emploie 3 500 personnes. Ils consomment dans son bar, envoient leurs enfants à l’école, rachètent les maisons vides. « Les gens n’ont pas grand chose chez nous, ils font des métiers difficiles, au champ ou à l’usine, mais ils ne manquent de rien« , soutient Jacky Aignel, le maire du Mené, agriculteur retraité. « A l’usine, ils cherchent du monde en permanence. J’ai des logements sociaux vacants. Six beaux F4 vides dans l’ancienne gendarmerie. il ne me manque que des gens ! A lors on va vieillir entre nous et puis mourir entre nous. »

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