Travail – Les métamorphoses du cheminot

Le héros du rail s’est transformé en technicien de pointe, puis en gréviste inflexible : examen d’un imaginaire en mutation, alors qu’une nouvelle épreuve de force oppose le gouvernement au personnel de la SNCF.
LE MONDE | 31.03.2018 | Par Frédéric Joignot

1938 locomotive train chemin de fer cheminot

Jean Gabin dans « La Bête humaine » (1938), de Jean Renoir. Rue des Archives/Collection CSF
Jean Gabin, le visage couvert de suie, concentré sur sa manœuvre, penché à extérieur de la ­ « Lison » – comme il appelle amoureusement sa locomotive à vapeur, une Pacifix 231 de l’époque : cette image du film La Bête humaine (1938), de Jean ­Renoir, a longtemps inspiré, et influence encore, toute une iconographie sur les cheminots. Elle montre l’alliance d’un employé du chemin de fer au savoir-faire précieux et d’une machine puissante, capricieuse, sorte de « monstre mécanique » décrit par Zola dans son roman éponyme publié en 1890.

« On retrouve cette imagerie du conducteur responsable, à l’air grave, sur les affiches de La Bataille du rail, le film de René Clément [1946], comme sur la plupart des ouvrages qui retracent l’histoire de la résistance des cheminots pendant l’occupation allemande » – la fameuse « Résistance-fer » –, rappelle le photographe Jean-Jacques d’Angelo, responsable de la valorisation de l’image à la Cité du train, à Mulhouse. Cette iconographie héroïque du cheminot dévoué et courageux remonte à la guerre de 1914-1918 : dans L’Usine nouvelle du 10 mars, le sociologue Georges ­Ribeill, membre fondateur de l’association Rails et Histoire, rappelle que le fameux « statut des cheminots », remis en cause aujourd’hui, « a été fabriqué en 1920 pour remercier les cheminots de leur engagement pendant la Grande Guerre ».
Savoir-faire technique

Dans les années 1950-1960, l’électrification fait évoluer les technologies et les métiers du rail, tout comme l’imagerie des cheminots – qu’ils soient conducteurs, ingénieurs ou ouvriers de maintenance. « En mars 1955, ils deviennent les maîtres de la vitesse en établissant le record du monde sur rail à 331 km/h avec deux locomotives, ­l’Alsthom CC 7107 et la BB 9004 Jeumot-Schneider », précise Jean-Jacques ­d’Angelo. La SNCF y consacre un documentaire (visible sur YouTube) dans lequel les conducteurs sont montrés comme des techniciens spécialisés au service des voyageurs, œuvrant sur un tableau de bord futuriste, surveillant les grésillements de la caténaire.

Cette iconographie va perdurer avec l’arrivée du TGV. En février 1981, la rame TGV n° 16 établit un nouveau record du monde, à 380 km/h. Des dizaines de journalistes sont présents, car l’enjeu est de taille pour la SNCF : il s’agit de rassurer les futurs usagers et de rivaliser avec la voiture et l’avion. Le film du Centre audiovisuel SNCF met en scène un habitacle de locomotive à haute technologie, où travaillent des cheminots performants. Aujourd’hui encore, explique d’Angelo, à la Cité du train, dans les journaux spécialisés comme dans les médias, la maîtrise de ce savoir-faire technique, que ce soit sur les voies ou lors de la réparation des énormes machines, nourrit l’imagerie populaire des hommes du chemin de fer.

Cependant, depuis la grande grève de novembre-décembre 1995, sous le gouvernement Juppé, qui marque le début du conflit entre des cheminots décidés à conserver leur statut « pour sauver le service public » et une administration résolue à le réformer, une autre mise en scène apparaît. A la suite des arrêts de travail répétés des personnels de la SNCF (avril 1997, mai 1999, avril 2001, octobre-novembre 2007, avril 2010, juin 2014…), le cheminot est souvent montré comme un gréviste inflexible, laissant les usagers désemparés sur les quais des gares. Cette représentation semble aujourd’hui, elle aussi, assez populaire : d’après un sondage Harris ­Interactive publié le 27 février, 69 % des Français se prononcent pour la réforme du statut de cheminot, jugé privilégié – ce que l’hebdomadaire La Vie du rail appelle du « cheminot bashing ».
Faut-il croire le philosophe politique Denis Maillard, qui avançait le 21 mars sur le site de la revue Telos : « Les cheminots ne sont plus considérés comme les porte-parole du tiers état » ? L’héroïque Gabin sur sa Lison comme le technicien zélé au service du public n’ont plus le monopole de l’imagerie cheminot, avant-garde du monde des travailleurs

Conducteur SNCF en cabine TGV duplex, en février 2010. Jean-Jacques d’Angelo

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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