Afrique – La mort de Sudan, dernier rhinocéros blanc du Nord mâle, symbole de la violence humaine

‘Sudan’  Kenya June 14, 2015.  REUTERS/Thomas Mukoya

Des experts veulent faire revivre cette espèce anéantie par l’homme lors des conflits africains.
LE MONDE | 21.03.2018 | Par Marion Douet (Ol Pejeta (Kenya), envoyée spéciale)

In this May 3, 2017, » (AP Photo)

Le rhinocéros Sudan, en mai 2017, dans la réserve d’Ol Pejeta, au Kenya. AP
C’était un vieux monsieur qui ne marchait presque plus. Lundi 12 mars, Sudan avait fait quelques pas, avec une infinie délicatesse, comme si ce mastodonte de trois tonnes craignait de s’écrouler définitivement. Une semaine plus tard, les soignants de la réserve d’Ol Pejeta, dans le nord du Kenya, ont décidé de mettre fin aux souffrances de ce rhinocéros de 45 ans (soit cinq de plus que son espérance de vie), dont l’état de santé s’était profondément dégradé en moins de vingt-quatre heures. Ces derniers mois, l’épais cuir grisâtre s’était couvert d’escarres. Malgré les soins, ces plaies liées au manque d’activité s’infectaient régulièrement, ­condamnant à terme le dernier mâle de son espèce. Sa mort, annoncée mardi 20 mars, a déclenché des salves de réactions au Kenya et à travers le monde, car Sudan était devenu le visage tangible de l’extinction d’une espèce. Avec, pour principale cause, la violence des hommes.

L’Afrique compte trois espèces de rhinocéros, une dite « noire », et deux dites « blanches » que certains classent comme sous-espèces. Tandis que son cousin du Sud vit dans les régions australes, l’habitat naturel du rhinocéros blanc du Nord se situe entre le Soudan, le Tchad, la Centrafrique et la République démocratique du Congo. Une vaste région qui fut le théâtre de multiples conflits armés où, encore plus qu’ailleurs, ces animaux ont été décimés par le braconnage, favorisé par l’instabilité politique. Cette dernière s’en est aussi nourrie : la revente des précieuses cornes a fourni des revenus substantiels aux groupes armés. Traqués, leur nombre s’est réduit dans les années 1980 à une quinzaine d’individus, confinés dans le parc congolais de la Garamba. Un programme de préservation avait alors permis de doubler ce chiffre, avant que la guerre n’ait raison de ces derniers survivants. Dans le milieu des années 2000, plus aucun individu n’y a été observé, et l’on estime ainsi la sous-espèce éteinte à l’état naturel.
« En République tchèque, le sol en ciment et la nourriture n’étaient pas adaptés. Mais si Sudan n’avait pas été là-bas, il n’aurait jamais survécu »
Dans ce contexte, la survie de Sudan a tenu du miracle. Le rhinocéros avait été capturé en 1976 dans l’actuel Soudan du Sud (dont il a gardé le nom) pour être envoyé au zoo de Dvur Kralové, en République tchèque. Un environnement dur et inadapté, mais qui lui a permis d’être protégé. « En République tchèque, le sol en ciment et la nourriture n’étaient pas adaptés. A cause de la neige, il n’y avait pas d’herbe à brouter, on donnait aux rhinocéros des aliments pour les humains, même du pain ! Mais en même temps, s’il n’avait pas été là-bas, il n’aurait jamais survécu », souligne Zachary Mutai, le coordinateur de la dizaine de soignants qui, à Ol Pejeta, s’occupaient de lui depuis bientôt dix ans.

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En 2009, afin de tenter, dans l’urgence, un programme de reproduction, Sudan, sa fille Najin, sa petite-fille Fatu et un autre mâle, Suni, sont transférés de Dvur ­Kralové à ce parc kényan de 35 000 hectares, une immense plaine herbeuse lovée aux contreforts du mont Kenya. « Notre réserve a été choisie car, non seulement, l’environnement est proche de l’habitat naturel, mais nous avons trente ans d’expérience dans la préservation des rhinocéros blancs du Sud, ce qui signifie des compétences médicales et du matériel », explique Samuel Mutisya, directeur de la faune sauvage à Ol Pejeta.

Ol Pejeta Conservancy in Kenya, Africa.   The rhinos under the armed guard…

Protégé par une succession de portails et de clôtures électriques, l’enclos réservé aux quatre géants est surveillé en permanence par des rangers armés. Chaque année, 9 millions de dollars (7,5 millions d’euros) sont consacrés à ces survivants, pour les défendre, les dorloter et tenter de les reproduire.

Fécondation in vitro
Jusqu’ici, toutes les tentatives ont échoué. Najin, 27 ans, est affaiblie par ses années de captivité et ne peut plus enfanter. Fatu, 17 ans, ne peut tomber enceinte en raison d’une malformation de son utérus. Et le sort s’est acharné en 2014 avec la mort naturelle — probablement d’une crise cardiaque — de Suni, un mâle en pleine santé sur lequel se concentraient les espoirs de reproduction.
Ne reste plus aujourd’hui qu’une solution ultime : la fécondation in vitro, puis l’introduction des embryons dans le ventre de « mères porteuses », sélectionnées parmi les femelles de l’espèce du sud qui se trouvent à Ol Pejeta. Appliquer aux rhinocéros ce procédé déjà utilisé chez d’autres espèces (les vaches, notamment) serait une première mondiale, à laquelle travaille une équipe internationale de chercheurs. Ils disposent déjà d’échantillons contenant le sperme de quatre mâles, dont Sudan. Prochaine étape : parvenir à collecter les ovules de Najin et de Fatu sans mettre en danger la vie des deux dernières femelles. « Nous y travaillons depuis deux ans et nous sommes pratiquement prêts, cela devrait arriver en 2018 », dit Thomas Hildebrandt, du Leibniz Institute for Zoo and Wildlife Research, à Berlin, chargé de cette phase du projet. Le vétérinaire est optimiste : « Nos chances d’obtenir des bébés sont élevées. Mais ensuite, recréer l’espèce sera une phase bien plus difficile. »
Des gamètes avec de la peau
Au total, les scientifiques disposeront du matériel génétique de six individus, pour moitié parentés. Trop restreint pour obtenir une population viable. Au milieu du siècle dernier, la population de rhinocéros blancs du Sud, qui s’approchait de l’extinction, a pu être relancée, mais en impliquant une cinquantaine d’animaux (ils sont aujourd’hui environ vingt mille). Face à cet espoir infime, l’ONG Save the Rhino a récemment appelé à réserver les fonds pour d’autres espèces comme les rhinocéros de Sumatra et de Java, qui comptent « encore une centaine d’individus chacune ».
Une position inacceptable pour M. Hildebrandt, pour qui les progrès de la science pourraient, un jour, permettre de créer des gamètes à partir d’échantillons de peau. « Il en existe provenant de douze individus à travers le monde, stockés dans des cryobanques. Cela pourrait être suffisant », soutient-il. Environ 4 millions d’euros sont, selon lui, nécessaires pour tenter d’empêcher, grâce à la science, la disparition d’une espèce entièrement anéantie par l’homme.

Le braconnage en forte baisse au Kenya
En 2017, au Kenya, 9 rhinocéros et 60 éléphants ont été tués par des braconniers, selon les dernières données officielles. Soit presque moitié moins que l’année précédente, avec respectivement 14 et 96 morts. Il s’agit d’une très forte chute par rapport aux chiffres dramatiques de 2012, année où le Kenya avait comptabilisé plus de 30 rhinocéros et 384 éléphants tués. Comparé à cette époque, le braconnage a globalement chuté de 80 %. Et ce n’est pas un hasard : ce pays d’Afrique de l’Est, dont la faune sauvage constitue à travers le tourisme un pilier de l’économie, a drastiquement renforcé en 2013 sa loi contre le braconnage et le commerce illégal d’espèces protégées (un célèbre trafiquant d’ivoire a ainsi été condamné à vingt ans de prison il y a deux ans). Cette réglementation, soulignent les officiels, s’est en outre conjuguée à des campagnes locales de sensibilisation et à une importante coopération internationale.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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