Facs occupées : les étudiants cuisinés à la sauce mépris

Charlie Hebdo – 04/04/2018 – Guillaume Erner –
A Montpellier, Paris ou Rennes, pour différents motifs, les facs sont bloquées. C’est la coalition des colères dans un lieu, l’université, qui sait à merveille reproduire de la frustration.
Si vous pensez que l’université française est pauvre, c’est que vous n’êtes jamais allé dans une université américaine. Parce que si tel était le cas, vous sauriez que nos établissements ne sont pas pauvres, mais misérables. A la base, il y a un problème de budget : un étudiant français « coûte » de huit à dix fois moins cher que son camarade américain. Et cela se voit : le test comparatif de deux bibliothèques universitaires ne laisse aucun doute sur ce point.Aux États-Unis, dans la plus humble des facs, des milliers de livres, en accès libre. En France, des poignées de bouquins qui se battent en duel, qu’il faut réclamer à un guichet. Une différence essentielle, en tout cas tant que la totalité ne sera pas numérisée.
Années de galère
Alors, bien sûr, il n’y a pas que les bibliothèques dans la vie d’un étudiant. C’est l’ensemble du système universitaire français qui repose sur des bouts de ficelle, un peu comme si les Macjobs avaient été inventés par les fast-foods mais par les facs hexagonales. Les profs sont peu payés – les maîtres de conférences sont les bacs + 10 les moins chers au monde -, mais au moins sont-ils embauchés. Avant d’arriver à ce Graal, combien d’années de galère a-t-il fallu aux thésards ? Contrats courts, vacataires, postdoc bidon, l’université française est la première fabricante d’intellectuel prolétaroïdes. Cela vaut pour ceux qui veulent devenir profs, mais quel destin prépare-t-on aux autres ? 
 Un amphi bondé…
La plupart des révolutions modernes ont été fabriquées dan des universités, que ces révolutions réussissent ou échouent, d’ailleurs. Les universités chinoises se sont vidées place Tian’anmen, leurs homologues égyptiennes ont trouvé un débouché place Tahir. Quant à la place de la Sorbonne, si on sait qui l’a remplie en mai 1968, on ignore encore ce qui adviendra d’elle cinquante ans plus tard… Pourquoi cette permanence ? Parce que les étudiants sont de plus en plus politisés, entend-on parfois. Politisés, comprenons contestataires. Mais c’est là, confondre cause et conséquence. Car partout où les universités sont misérables, les étudiants sont confrontés au même paradoxe. Leur niveau d’éducation est une promesse d’ascension sociale, mais cette promesse se heurte à la réalité de l’emploi.  C’est pourquoi au bout du diplôme universitaire, on trouve bien souvent le chômage, où, pour les plus chanceux, le déclassement. Les jeunes qui s’arrêtent avant le supérieur ne connaissent pas cette frustration, ceux qui accèdent aux grandes écoles et autres établissements d’élite, n’ont pas de problème d’intégration.

Les diplômés de l’université subissent de plein fouet un syndrome de non-reconnaissance. Malgré les paroles sur les vertus émancipatrices de ‘éducation, malgré la foi en l’université, ces étudiants sont considérés comme une multitude mal formée, dotée d’une faible « employabilité », pour le dire dans le jargon actuel. Certes, à la fac, on forme des médecins, des juristes et même des chercheurs en sciences dures. Eux ne voient pas leur utilité contestée. Mais les diplômés en science humaines, qui leur témoigne de la considération ? Entre les présidents qui dédaignent La princesse de Clèves, les Premiers ministres qui considèrent qu’expliquer, c’est justifier : deux manières de disqualifier les études littéraires et les science sociales.
Aujourd’hui, différents motifs provoquent la colère dans les universités. Descente de nervis d’extrême droite « tolérés » par l’administration. Présence policière. Ou bien, plus généralement, refus de Parcoursup, procédé d’orientation « usine à gaz » mis en place pour remplacer la non moins « usine à gaz » APB. Chacun de ces motifs produit un peu de colère de plus. Il faudra davantage qu’un surplus budgétaire ou un aménagement du mécanisme d’orientation pour guérir en profondeur ce malaise. Certes, celui-ci pourrait disparaître quelque temps, dans les profondeurs de la vie estudiantine. Mais il finira bien par surgir à nouveau, si l’université française persiste à produire frustration et déception.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Education, Travail, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.