L’offensive du patronat contre la médecine du travail

Siné Mensuel – avril 2018 – Léa Gasquet – Extraits –
Médecins du travail généralistes ou psys, ils sont poursuivis par des employeurs devant l’Ordre des médecins pour avoir établi un lien entre l’état de santé et les conditions de travail de leurs salariés. Quand les patrons gueulent, l’Ordre se couche et sanctionne.
Chaque matin, lorsqu’elle pousse la porte de son cabinet d’Aulnay-sous-Bois, le Dr Karine Djemil part au combat. Médecin du travail, elle lutte au quotidien pour protéger la santé des salariés dans un secteur réputé difficile. Elle plante de décor : « La Sécu du 93 est débordée, il y a beaucoup d’accidents du travail ici. Il faut batailler pour des chaussures de sécurité, pour qu’un employé qui traite mille colis par jour puisse avoir une chaise pour s’asseoir. » En vingt ans de métier,  elle en a vu des canaux carpiens fichus, des coiffes de rotateurs bousillées, des corps usés avant d’avoir atteint la quarantaine. Objectifs impossibles, tâches minutées, dépressions et tentatives de suicide aussi… Des maux du corps et de l’esprit.
Impensables il y a trente ans, les phénomènes de burn-out, définis comme le malaise des salariés face à l’absurdité de leurs tâches, ont été décrits par les sociologues et popularisés par les médias. Depuis 2002, le harcèlement au travail est reconnu comme un délit. Avec les retentissements de l’affaire Weinstein, la question du harcèlement sexuel au travail est entrée dans le débat public. Le monde du travail peut être néfaste pour la santé psychique, qui peut aujourd’hui en douter ? Les patrons…
Protéger les salariés a beau être leur métier, les médecins du travail peuvent être poursuivis pour avoir exprimé un lien de causalité entre les symptômes d’un patient et  ses conditions de travail. En 2007, une modification du Code de la Santé publique permet aux patrons de porter plainte contre un médecin devant l’Ordre. Dès lors, les avocats d’entreprises s’engouffrent dans la brèche juridique. « Le plus souvent, les poursuites s’arrêtent en phase de conciliation. Les médecins acceptent de modifier leurs certificats. Ces affaires n’étant pas jugées, seuls les conseils départementaux de l’Ordre connaissent le nombre de plaintes et ces chiffres sont difficiles à obtenir…
En janvier 2016, après les plaintes de deux employeurs, une entreprise de transports et une société de conseil en gestion, le Dr Karine Djemil est condamnée à une interdiction d’exercer de six mois par la chambre disciplinaire d’Ile-de-France pour des « rapports tendancieux et des certificats de complaisance« .
Prescrire des arrêts de travail, c’est du quotidien quand on est généraliste. Mais comment concilier l’obligation de motiver le diagnostic, la souffrance des patients et le risque plainte ? Seule certitude: les poursuites sont de plus en plus fréquentes. Entre 2011 et 2015, sur l’ensemble des plaintes, celles qui concernent des certificats liés au travail ont doublé. Dans 90 % des cas, c’est l’employeur d’un patient qui met en cause le médecin. Ceux qui refusent de se dédire en conciliation, ou de violer le secret médical pour justifier leurs écrits, sont jugés devant les Chambres disciplinaires régionales de l’Ordre.
Aux Ordres du Medef ?
« Il y a une offensive du Medef par le biais du Conseil de l’Ordre : il ne faut pas toucher aux entreprises. Le médecin du travail est la seule personne qui fait des visites, qui a des choses à dire sur les liens entre la santé et le travail et, comme par hasard, on le lui interdit« , remarque Marie Pezé. Cette psychanalyste a créé en 1997 la première consultation spécialisée en « souffrance et travail ». Depuis, d’autres ont vu le jour un peu partout en France.
Moins de médecins du travail, plus de travailleurs malades
La médecine du travail est une vielle dame fatiguée. Devenue obligatoire en 1946 pour toutes les entreprises privées, elle contraint les employeurs à organiser une surveillance médicale pour éviter « l’altération de la santé » de leur salariés. Le boulot des médecins du travail ne se limite pas aux consultations. Ils visitent les entreprises afin de constater par eux-mêmes les conditions de travail, demandent des aménagements, alertent l’inspection du travail en cas de problème.
Depuis dix ans, leur nombre ne cesse de diminuer. Ils étaient plus de 6 000 en 2007 contre à peine 5 000 aujourd’hui. Suivant une tendance inverse, le nombre d’arrêts et d’accidents du travail s’envole. Entre février 2017 et janvier 2018, les dépenses d’indemnités journalières de l’assurance maladie ont augmenté de plus de 5 %. Sur les douze derniers mois, les arrêts de travail ont coûté 10,3 milliards d’euros au régime général. En cause : la récente reprise de l’emploi, le vieillissement des salariés avec le recul de l’âge de la retraite, les rythmes de travail plus intenses avec de nouvelles organisations basées sur les principes du « lean management ». Ce système, issu du toyotisme, signifie littéralement « dégraissage ». Dans la pratique, il s’agit de diminuer petit à petit le nombre d’ouvriers pour une même tâche en évitant le point de rupture… Rentable pour les entreprises, moins pour la société.
La prévention en a également pris un coup puisque, depuis le 1er janvier 2017, les visites médicales à l’embauche ont été allégées et les examens périodiques espacés à tous les cinq ans (contre deux ans auparavant). La Sécu préfère mettre la pression sur les médecins : « un plan de sensibilisation » et des « entretiens confraternels » avec ceux qui prescrivent « trop » d’arrêts a été lancé il y a trois ans. Le gouvernement prévoit d’intensifier les contrôles.

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