La crispation sociale, une tradition française

Ouest-France 16/04/2018

Point de vueJean-Michel Djian, journaliste et écrivain (1). | DR
Est-ce la proximité de mai ? Le souvenir d’événements indélébiles qui remontent à la surface cinquante ans plus tard ? Toujours est-il que, depuis la Révolution, chaque printemps que Dieu fait vient rappeler au commun des Français la nécessité d’en découdre avec le pouvoir. C’est dans nos gènes, et nous y voilà.
Si notre République se confond bien souvent avec les luttes et les conquêtes sociales c’est, faut-il aussi le rappeler, parce que le travail en est le ciment social. Du Front populaire à la victoire de l’Union de la gauche en 1981, en passant par la Libération, c’est la question de son organisation, de son partage et de sa valeur qui en a toujours été le « ventre politique ». La date du 1er mai existe pour nous le rappeler (même si c’est aux États-Unis qu’elle fut inventée au XIXe siècle, et non en Europe, comme il est coutume de le penser).
Les temps ont certes changé, le travail plus encore, mais les acteurs politiques et syndicaux du pays sont toujours là, immuables, face-à-face, fidèles à leur rôle.
Contester pour exister
D’un côté, un gouvernement pour incarner l’intérêt général du pays ; de l’autre, des centrales syndicales pour défendre les intérêts catégoriels. Et les usagers au milieu qui, par millions, regardent passer les trains. Quand il y en a. Aujourd’hui comme hier, le spectacle permanent du pouvoir et des contre-pouvoirs distille l’idée, qu’au fond, rien ne change vraiment dans les fondamentaux du pays.
Malgré l’omniprésence des médias comme des points de vue différents qui tentent d’exister pour éclairer l’opinion sur les ressorts complexes de cette dramaturgie sociale, et nonobstant la proportion toujours plus grande des salariés à s’éloigner des syndicats comme des partis politiques, force est de constater que la crispation sociale ne cesse de s’enraciner dans le pays. Comme si les Français, pourtant soucieux de défendre les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, se retrouvaient devant une contradiction qui ne cesse de les poursuivre : celle de devoir sans cesse contester pour exister.
La nouvelle donne politique issue de la dernière élection présidentielle, loin de lever cette contradiction, la renforce. Comment dépasser les clivages traditionnels qu’implique le « macronisme » si le corps social ne bouge pas, si ses pratiques sont les mêmes qu’il y a un demi-siècle ? Comme on peut désormais en même temps être de gauche et de droite, réformer et conserver, être européen et patriote ; jacobin et girondin, le fait de contester pour exister prend alors un tout autre sens.
« Gréviculture »
Tandis que la gauche et la droite plongent dans un inconnu politique inquiétant, que le gouvernement d’Édouard Philippe tente de prouver qu’il n’a pas d’autres choix que de procéder à des passages en force pour réformer, le risque est grand de voir le pays se crisper davantage.
Si le terme de « gréviculture » a fait mouche, c’est bien que celui qui l’a inventé (à savoir le porte-parole de La République en Marche Gabriel Attal) n’a pas trouvé de meilleure définition pour dire poliment aux Français : on ne peut pas éternellement vouloir le beurre et l’argent du beurre, autrement dit voter pour le changement et en même temps le contester.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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