Europe – Emmanuel Macron et les somnanbules

Face à l’opposition que ses ambitions réformatrices rencontrent en Europe, le président français cherche à réveiller l’esprit de la démocratie libérale, estime Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde ».
Le Monde | 20.04.2018 | Par Sylvie Kauffmann
« Macron se heurte en Europe à des résistances qui menacent de bloquer son programme »
Chronique. Quand le moment est grave, en appeler à l’Histoire. Emmanuel Macron connaît cette ficelle de l’art oratoire politique et ne s’en est pas privé, mardi 17 avril, pour son premier discours devant le Parlement européen à Strasbourg. Le jeune président français ne veut pas, a-t-il dit, « appartenir à une génération de somnambules », « une génération qui aura oublié son propre passé ou qui refusera de voir les tourments de son propre présent ». Il veut « appartenir à une génération qui aura décidé fermement de défendre sa démocratie ».

 April 17, 2018. Frederick Florin/Pool via Reuters

La référence aux somnambules n’est évidemment pas innocente. Les Somnambules, été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre (Flammarion), c’est le titre d’un livre de l’historien australien Christopher Clark, professeur à Cambridge, publié en 2013 à la veille du centenaire du début de la première guerre mondiale. Pour Clark, les causes de la Grande Guerre ne sont pas à rechercher seulement dans l’impérialisme paranoïaque germanique, mais aussi dans l’irresponsabilité des dirigeants des autres puissances européennes, qui sans vouloir la guerre, s’y laissèrent entraîner inexorablement, incapables de maîtriser l’instabilité d’une Europe déchirée par les tensions nationalistes.
Angela Merkel et son ministre des affaires étrangères de l’époque, Frank-Walter Steinmeier, ont dévoré cet ouvrage, qui a été un immense best-seller en Allemagne ; M. Steinmeier avait même invité l’auteur à débattre à Berlin. Cette version de l’histoire avait été moins appréciée à Paris. Et on peut imaginer sans peine que la référence aux somnambules, mardi à Strasbourg, ait aussi été une façon pour M. Macron, qui aime montrer qu’il n’est pas prisonnier de l’histoire des guerres européennes, de faire un signe à la chancelière allemande, qu’il doit retrouver jeudi à Berlin.
Déconvenues
Car le moment est grave aussi pour Emmanuel Macron. Un an après son élection, le …
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Car le moment est grave aussi pour Emmanuel Macron. Un an après son élection, le président, qui a promis de transformer radicalement la France et l’Europe, se heurte, en France comme en Europe, à des résistances qui menacent de bloquer tout le sens de son programme. En France, c’est la « coagulation des mécontentements », pour reprendre son expression, qui oppose grèves et agitation à ses réformes lancées tous azimuts. En Europe, la magie des discours d’Athènes et de la Sorbonne, en septembre, est oubliée et la fascination pour un dirigeant français néophyte qui a osé faire campagne et gagner, en pleine vague populiste, sur un credo européen s’est évanouie derrière les déconvenues des scrutins successifs chez nos voisins d’Autriche, d’Allemagne et d’Italie.
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Sur ce front-là aussi, la résistance s’est organisée. Il y a la résistance allemande, avec une chancelière qui doit, depuis les élections de septembre, tenir compte de son aile droite, fermement opposée aux propositions d’Emmanuel Macron sur la réforme de la zone euro. C’est l’obstacle le plus dur, celui, sans doute, qu’il n’avait pas prévu lorsqu’il a lancé son grand plan européen. Il y a la résistance de l’Europe du Nord, orchestrée par le premier ministre des Pays-Bas, Mark Rutte, qui vise, elle aussi, à freiner l’ambition intégrationniste du président français. M. Macron, pense-t-on à l’Elysée, pourrait avoir ouvert une percée dans cette alliance du Nord en recevant, lundi à Paris, les trois présidents des Etats baltes, tous trois membres de la zone euro.
Il y a l’inconnue de l’Italie, qui se cherche un gouvernement depuis le coup de tonnerre du scrutin du 4 mars. Et puis il y a les escarmouches de toutes sortes dans une Union à 28 où une ambition française est forcément suspecte. Avec, en première ligne, l’inquiétante évolution des démocraties illibérales en Europe centrale, face auxquelles Emmanuel Macron refuse d’être un somnambule.
« L’illusion du nationalisme »
Alors pour reprendre son élan face à ces multiples obstacles, le président français en appelle à la base, aux fondamentaux, à ce qu’il appelle plus prosaïquement le « bottom up » : la démocratie. Plutôt que d’énumérer ses multiples propositions qui ont donné le tournis aux frileux, il a choisi de rappeler mardi, devant les députés européens, la profondeur et le caractère unique du « miracle européen », pour conjurer ces divisions dans lesquelles il voit réapparaître « une forme de guerre civile ». Les mots sont forts, volontairement, pour provoquer un choc. On retrouve le spectre des somnambules lorsqu’il dénonce « l’illusion mortifère du pouvoir fort, du nationalisme, de l’abandon des libertés » : elle menace la « démocratie libérale », qu’Emmanuel Macron revendique sans rougir.
Pour autant, comme il admettait dimanche à Paris « entendre la colère » des cheminots français, il juge nécessaire d’« entendre la colère des peuples d’Europe d’aujourd’hui ». Emmanuel Macron n’aime rien de mieux que convaincre ; cette colère, il voudrait donc qu’elle s’exprime clairement, pour pouvoir la contrer, la raisonner. Il a trouvé un cadre pour cela, les « consultations citoyennes », qui ont fait sourire ses partenaires européens au début ; il a fini par les convaincre de les organiser aussi chez eux, tous, même si la Pologne et la Hongrie limiteront ces réunions à l’enceinte de leurs Parlements. Il espère faire de ces forums, d’ici à octobre, un lieu où l’on « fait vivre le débat », où viendront aussi ceux qui ne croient pas en l’Europe.
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  1. Macron aspire à « un débat franc, ouvert, rugueux et difficile » ; la première de ces consultations qu’il a lancée lui-même, mardi soir à Epinal dans les Vosges, n’avait rien de rugueux, au contraire. Face à 300 sympathisants polis, dans cette terre où le Front national est pourtant florissant, l’exercice n’a pas été trop difficile. Il recommencera – avec, de préférence, des plus récalcitrants. « Ne subissez pas l’Europe », a-t-il lancé en partant. Tout, plutôt que le somnambulisme.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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