En finir avec le culte de la croissance

Nexus / magazine d’information indépendant / mars-avril 2018 – Edouard Ballot – journaliste et écrivain – Extraits –
L’économie mondiale s’affiche à nouveau en forte croissance malgré les scénarios qui tablent sur une décroissance mécanique du fait des limites en ressources naturelles. Manifestement, d’autres carburants, plus psychologiques, forcent la donne: le culte sacré de la croissance et son corollaire, l’expansion de la vie à crédit. Mais la messe économique n’est pas dite pour toujours. 
La Terre espérait souffler. Mais non. La croissance persiste en cette fin de décennie. Les goinfres de l’extraction iront chercher jusqu’à la dernière goutte de fuel de la dernière réserve fossile de la planète, quitte même à perdre de l’argent, c’est dire dans quelle folie, l’extractivisme industriel est englué ! Car, comme cela est démontré à présent, la croissance économique dépend directement de l’énergie disponible. La croissance « verte » est par ailleurs une illusion, sinon un mensonge : les énergies renouvelables ne se substituent pas aux fossiles, elles viennent en plus ! Et de surcroît, fabriquer de grands systèmes d’énergies renouvelables est très coûteux en énergie fossile. 
Une vraie religion
Les deux carburants humains de la croissance dans le monde ne sont pourtant pas l’énergie, mais plutôt des fluides « religieux » et financier : la foi en l’économie toute puissante et l’émission à gogo de l’argent-dette. L’égalité entre évolution = progrès = croissance apparaît comme la vraie religion de l’époque et, en raison de son caractère sacré, elle est indéboulonnable sans une force de conscience aussi démesurée que les forces de la croissance elles-mêmes. Quant à l’argent-dette, il permet temporairement, de quelques années à quelques décennies, de s’affranchir du coût macro-économique de plus en plus élevé de la croissance du fait des limites des ressources naturelles et des déséquilibres de l’écosystème terrestre.
Et pire, l’augmentation insoutenable des dettes privées et publiques nous enferme dans l’obligation de croître en valeur économique pour rembourser les dettes dont la légitimité est largement contestée. Hormis cette spirale technique perverse et l’incrustation psychologique de la foi irrationnelle en la croissance, rien, pourtant, ne nous y oblige.
Prévisions du FMI, de la Banque mondiale, de la Banque centrale européenne on joue à qui mieux mieux entre institutions. Quant à la Chine, étant donné son programme de doublement du PIB entre 2010 et 2020, il y a peu de chances pour que l’État ne fasse pas tout pour maintenir la croissance annuelle au-dessus de 6 % jusqu’en 2020.
Le pic pétrolier, une vision de l’esprit
Pourquoi donc tant de croissance, encore et encore ? Parce que le pic pétrolier est une vision de l’esprit. Si la production de pétrole brut diminue,celle du gaz naturel reste en hausse, et surtout, les pétroles non conventionnels (de synthèse, issu des sables bitumineux, et celui appelé pétrole de schiste) ont pris le relais. Même si cela engendre une dévastation des territoires, c’est grâce à ces derniers que les États-Unis prétendent au moins ponctuellement à l’indépendance énergétique. Et nul doute que les industries extractives iront plus loin. Tant que l’énergie fossile sera disponible « on » ira jusqu’au bout; et ensuite seulement pourront se développer des civilisations mieux organisées et dont les sources d’énergie ne se consumeront pas aussi vite. Pas très réjouissant pour les générations actuelles ! Plutôt lucide cependant.
Dans l’immédiat,la croissance économique dont (presque) tout le monde semble se féliciter est d’ores et déjà due à l’énorme endettement des entreprises des ménages et des États. La Banque des règlements internationaux (BRI) s’efforce de montrer comment l’accélération des demandes de crédits des entreprises et des ménages, avec l’aval des autorités politiques et monétaires, dope la croissance, qui s’effondre un jour ou l’autre pour cause de surendettement.
Les politiques monétaires accommodantes (taux zéro, achats massifs d’actifs financiers) constituent un blanc(seing pour cette stratégie d’obésité maximale contre nature. Et la question de la taille démesurées de entreprises n’est pas neutre sous l’angle de l’environnement. D’après une étude récente, les 90 principales entreprises productrices de pétrole, gaz, charbon et ciment contribuent pour 57 % à la hausse de concentration de CO2  dans l’atmosphère et à près de 50 % de l’élévation de température mondiale depuis 1880. La question de la taille excessive de certaines entreprises est de tout premier plan, mais elle est presque totalement laissée de côté. Ne serait-ce que le laxisme autour de la législation anti-trust, qui montre que les multinationales et leur volonté d’être numéro 1 mondial dans leur secteur ont le pouvoir sur le législateur.

Le progrès n’est plus du côté de la croissance
Corollaire, non seulement, la « décroissance » est inévitable à terme, mais elle devrait être considérée comme le choix humain et terrestre le plus sensé. Elle est pourtant cataloguée comme réactionnaire et dangereuse par tous les pouvoirs dominants, alors que la terre (et nous avec) se situe dans une phase d’involution en raison des désordres organiques en cours et à venir. Le progrès n’est plus du côté de la croissance. De fait, ce sont plutôt les règles de l’économie assénée qui veulent ne rien reconnaître de l’économie qui intégrerait l’écologie – la « bioéconomie » (étude des systèmes biologiques par des outils économiques) selon l’expression du précurseur, le mathématicien et économiste Georgesscu-Roegen.

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A l’occasion du dernier Salon de l’Agriculture, le Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation a présenté le Plan d’action Bioéconomie 2018-2020, accompagné d’un calendrier de mesures pour les trois prochaines années. Il vise à faire émerger une économie basée sur les ressources végétales.  Lire ce plan

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Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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