Services publics : l’économie n’en à rien à foutre

Charlie Hebdo – 18/04/2018 – Jacques Littauer –
S’il existe des théories économiques keynésiennes, marxistes ou écologiques, il n’y a cependant pas de véritable théorie des services publics. 
Les défenseurs des services publics ont un problème : ils ne disposent pas d’une théorie économique solide pour étayer leurs arguments. Et c’est un petit peu embêtant puisque ce sont les idées des économistes que l’on retrouve, vulgarisées, sur tous les plateaux télés. Et quand on a des arguments chiffrés pour défendre ses idées, c’est très pratique. Ainsi, les courbes de Thomas Piketty sur la hausse des inégalités sont une ressource inestimable pour tous ceux qui luttent pour une société plus juste.  Et lorsque le FMI sort une étude « démontrant » que la dérégulation de la finance pénalise l’activité économique, c’est d’un autre poids qu’une simple dénonciation idéologique des méfaits – réels – de la finance.
Quand j’étais étudiant, au début des années 1990, mes profs d’économie croyaient disposer d’une théorie des services publics. Ils appelaient ça d’un gros mot, le « monopole naturel ». Leur idée, c’était que les réseaux de téléphone (fixe, à l’époque) et de distribution d’eau, où la SNCF, étaient forcément uniques. Ils ne pouvaient donc pas être confiés à une entreprise privée, qui se serait gavée en matraquant les consommateurs.
En fait, le monopole n’était pas du tout « naturel », il était technologique et idéologique. Mais les économistes adorent qualifier de « naturel » tout ce qui, selon eux, échappe à la volonté des hommes… Une première enraille dans cette théorie est venue de la technologie : aujourd’hui, Bouygues, SFR, Orange et Free ont chacun leur réseau, au lieu du réseau unique de téléphone fixe qui existait quand nous étions petits. Or c’est une aberration : que diriez-vous si vous aviez plusieurs réseaux de plomberie chez vous, amenant chacun l’eau d’un opérateur particulier ? Ce serait un invraisemblable gâchis de tuyaux et de place. Pourtant, ces quatre réseaux de téléphonie mobile existent et sont même – très – rentables.Dans la téléphonie mobile, la technique a mis fin au monopole naturel. 
Et là où la matière résiste encore à la concurrence, c’est la folie des hommes qui a fait reculer les anciens monopoles publics. Il ne serait pas rentable de construire quatre lignes TGV Paris-Bordeaux ? Pas grave, on sépare juridiquement les rails des trains et l’affaire est dans le sac. Ainsi, les rails demeurent publics, mais les trains qui roulent dessus appartiennent à différentes entreprises, de préférence privées. Et la création artificielle de la concurrence est allée très loin, puisqu’elle concerne même le réseau électrique, lui aussi désormais coupé en deux entre l’infrastructure physique et les flux d’électricité qui y circulent, proposés par différentes entreprises en concurrence, une absurdité sans nom.
Crever tranquille 
Nous sommes donc contraints d’oublier l’argument du monopole naturel pour défendre les services publics. Mais nous ne somme spas complètement démunis. En effet, même les économistes libéraux reconnaissent que la société bénéficie du fait que tous les enfants vont à l’école grâce à la République, car cela diminue la criminalité et accroît l’efficacité de la main-d’œuvre. Il faut donc s’assurer que tout le monde aille à l’école et puisse également avoir accès aux soins.
Bingo, se dit-on, voilà une justification en béton des services publics ! Sauf que cette justification est très pauvre, car elle ne s’intéresse qu’aux cas où le service rendu à la personne (éducation, santé), bénéficie ensuite aux autres, ce que les économistes appellent les « externalités ». Or, si j’ai le cancer, il n’est pas certain que ce que ma guérison va rapporter à la société, en termes d’années de travail supplémentaires, soit supérieur au coût du traitement. Si le calcul est défavorable, économiquement parlant, je peux crever tranquille, ne bénéficiant en rien à la société.
Deuxième problème : même lorsque le service rendu aux individus bénéficie très fortement à la société, il n’est pas dit que ce service doit être rendu par l’État ou une entreprise publique. Et c’est le problème que posent les écoles et les cliniques privées, qui se développent à mesure que se dégradent les services publics : par nature, elle prive les « pauvres » d’y avoir accès. Et il est là, l’argument majeur en faveur des services publics : c’est celui du corps social, de la nation, de l’homogénéité sociale. Ainsi la base du service public est qu’une lettre envoyée entre deux arrondissements de Paris doit coûter le même prix qu’une autre qui irait d’Ajaccio à un petit village du Nord ou d’Alsace. En effet, pouvoir communiquer est essentiel à la vie en société.

C’est au nom du fonctionnement harmonieux de la société, et de la possibilité d’y mener une vie heureuse, que nous pouvons défendre les services publics et revendiquer qu’ils soient étendus, par exemple en garantissant une place en crèche à chaque enfant ou en mettant sur pied un service public environnemental. Aujourd’hui, personne ne remet en cause le monopole de la police ou de l’armée pour nous protéger, alors qu’on pourrait aussi bien, sur le strict plan économique, appliquer le même raisonnement au GIN qu’à la SNCF. La preuve qu’il n’existe pas de service public par nature, mais uniquement par des choix politiques. Mais, pour en discuter, il nous faudrait un interlocuteur. Or nous sommes gouvernés par le P-DG de la « start-up France ». Et les patrons ne font jamais de politique, c’est bien connu.
Lire : La France est-elle une «Start-up Nation» ? (Libération – juin 2017)-

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