Libération – Le Média ? : Vérités alternatives

 C’est là que le Média, résolument moderne, rejoint les pratiques de l’administration Trump.

Le Média, web-télé proche (très proche) de La France insoumise, avait pour objet de renouveler le journalisme en faisant entendre une voix originale, différente de la propagande conformiste distillée disent ces rénovateurs de la presse – par les médias «mainstream». Il faut admettre que sa réussite est totale. Les méthodes de cette télé de la gauche radicale se distinguent en effet radicalement du journalisme classique, ou «mainstream».
Vendredi 20 avril, le Média rend compte de l’évacuation de l’université de Tolbiac par la police, le jour même au petit matin. On apprend à cette occasion que la «version officielle» donnée par la préfecture est fausse, que l’opération policière a été très violente, qu’il y a deux blessés graves. Une jeune femme nommée Leïla est interrogée à l’appui de ces affirmations : on a vu, dit-elle, un homme à terre le crâne explosé, dans une mare de sang et il a depuis disparu, hospitalisé quelque part en situation de coma. Emotion sur le plateau, très compréhensible, puisqu’un jeune est entre la vie et la mort. Commentaires divers allant tous dans le même sens, puis on passe à un autre sujet.
L’ennui c’est que certains médias, dont Libération, se sont mêlés de vérifier ces informations avec des méthodes horriblement mainstream : retrouver les témoins, prendre en compte les démentis multiples opposés par des autorités diverses, recouper ces dires autant que possible. Il apparaît au terme de ce travail désespérément traditionnel que la jeune Leïla n’a pas vu la scène dont elle parle, que le jeune homme, jusqu’à plus ample informé, n’a été hospitalisé nulle part, que personne n’a vu sa chute, ni l’intervention subséquente des pompiers ou des services municipaux. A l’origine de la rumeur, on trouve un des occupants de Tolbiac, présenté comme un SDF, appelé «Désiré», dont des étudiants disent «qu’il est perdu dans sa tête», et qui est désormais introuvable.
Voilà donc une remarquable innovation journalistique : on accuse la police de violence grave, on lui reproche d’avoir provoqué la chute d’un étudiant plongé depuis dans le coma, sans vérifier quoi que ce soit, sans recouper les témoignages, en tenant par hypothèse pour nuls et non avenus les démentis officiels (qui émanaient pourtant de sources différentes, dont les hôpitaux de Paris), en interrogeant uniquement les témoins à charge.
Voilà effectivement une rupture audacieuse avec les règles laborieuses du journalisme mainstream… Depuis, on se raccroche aux branches en affirmant que ce n’est pas le vrai débat, que la jeune Leïla n’a pas dit explicitement qu’elle avait «vu» la scène (elle a dit «on a vu», mais en langage parlé la locution signifie «nous avons vu», ce qui l’inclut elle aussi), etc.
Il arrive aux médias, à Libération, par exemple, de publier les propos de témoins dont il s’avère ensuite qu’ils ont menti ou qu’ils se sont trompés. C’est pour éviter ce genre de fourvoiement qu’on s’efforce – en tout cas c’est la règle – de recouper les affirmations desdits témoins. Et si l’on se trompe, on le reconnaît et on s’excuse, dans une attitude trivialement mainstream. C’est là que le Média, résolument moderne, rejoint les pratiques de l’administration Trump. On se souvient que l’une de ses porte-parole, prise en flagrant délit de mensonge, avait invoqué une vérité «alternative». Sous cet angle, le Média est effectivement très alternatif.
La lettre politique de Laurent Joffrin : Libération

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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