Patrimoine à sauver – Château participatif

Dans sa chronique, Frédéric Potet, journaliste au « Monde », raconte les expérimentations du château, racheté par 25 000 personnes à travers une plate-forme de crowdfunding.
Le Monde | 21.04.2018 à 10h53 | Par Frédéric Potet
« Au château de la Mothe-Chandeniers, un nouveau modèle économique pour les monuments menacés »

StŽphane Bern dans le jardin de sa nouvelle rŽsidence en travaux, le college militaire de l’Abbaye de Thiron-Gardais

Chronique. Chargé par le président de la République d’une mission d’identification du patrimoine en péril et de recherche de nouvelles solutions économiques pour sa sauvegarde, Stéphane Bern connaît bien le cas du château de la Mothe-Chandeniers, même s’il n’y a jamais mis les pieds. L’animateur de radio et de télévision fait partie des 25 000 personnes ayant acquis cette bâtisse en ruine du nord de la Vienne, mise en vente collectivement, fin 2017, par une plate-forme de crowdfunding spécialisée dans le patrimoine culturel, Dartagnans.
La collecte avait alors enflammé le secteur du financement participatif : 1,617 million d’euros avaient été réunis en 80 jours pour le rachat du château à son propriétaire, un ancien enseignant qui en demandait 500 000. Une dépêche de l’AFP, reprise par de nombreux médias dans le monde, participa largement au succès de l’opération : des contributeurs originaires de 115 pays devinrent ainsi copropriétaires, moyennant 50 euros, de cet édifice aux murs dévorés par une végétation envahissante. Qui sait si Stéphane Bern, qui a lancé le projet d’un Loto du patrimoine (censé rapporter entre 15 et 20 millions d’euros, en septembre), ne trouvera pas dans le sauvetage du château de la Mothe-Chandeniers une idée à copier : celle d’un nouveau modèle économique pour les monuments menacés par le chiendent.
Pour l’heure, on s’active sur place. Fermée au public depuis des décennies, la forteresse devrait accueillir ses premiers visiteurs en juin. Ce week-end, une trentaine de coactionnaires seront sur le pont pour installer un grillage autour du parc, dans le cadre d’un des nombreux chantiers participatifs qui se succéderont pendant les prochaines années. Une phase de travaux de « cristallisation », destinée à empêcher la structure de s’affaisser plus encore, devrait prochainement commencer. Son coût : 5 millions d’euros. Remettre le château dans son état originel reviendrait entre 70 et 100 millions…
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« Se passer d’argent public »
Un autre chantier a d’ores et déjà été lancé : celui de la gouvernance. Une société par actions simplifiées (SAS) vient d’être créée – son logo a été soumis par vote aux 25 000 détenteurs de parts. Un conseil d’administration sera prochainement désigné. Sa mission première sera de trouver de nouveaux financements. La grande « chance » de la Mothe-Chandeniers est de compter une armée de propriétaires. Ceux-ci pourraient être de nouveau sollicités. « Si chacun acceptait de donner 20 euros sur la base du volontariat, nous pourrions très vite nous retrouver avec de quoi commencer la restauration d’une des tours du château, par exemple. Les petits ruisseaux font des grandes rivières, et même des fleuves dans le cas présent », se félicite Julien Marquis, à la fois directeur du développement de Dartagnans et fondateur de l’association Adopte un château, à l’origine du projet.
D’autres pistes sont étudiées : le recours au mécénat, la vente de produits dérivés, la location du site pour des mariages, des séminaires ou des tournages… Mais de subventions, point. « Nous aimerions développer un modèle économique qui se passerait d’argent public », explique Julien Marquis, 36 ans, en maniant des termes plus habituels au secteur de l’entreprise qu’à celui des monuments historiques : « étude de marché », « capacité d’investissement », « augmentation de capital »… « Pour vivre, le patrimoine doit se confronter au monde réel qui est celui du tourisme, de l’économie et de l’argent plus généralement », poursuit ce médiéviste de formation.
L’argent n’est pas tout cependant. L’autre défi, qui attend les 25 000 cochâtelains, sera de définir – démocratiquement – l’usage à venir de cette grosse gentilhommière en pierre de tuffeau. Qu’en faire ? « Le monument possède une telle attractivité que le transformer en incubateur de start-up ne fonctionnerait pas forcément », en convient Julien Marquis. S’il n’a pas échappé à des contributeurs originaires de pays aussi différents que l’Afrique du Sud, Cuba ou le Pakistan, le potentiel visuel du château est par ailleurs doublé d’une légende tenace : habité par plusieurs familles depuis son édification (au XIIIe siècle ou avant), le bâtiment aurait en effet conduit à la ruine nombre de ses propriétaires.
Compétition de drones et concert électro
L’un d’eux le fit reconstruire entièrement au XIXsiècle en s’autorisant de grandes libertés sur le plan architectural. Malgré un incendie en 1932, la structure est restée à l’identique avec son escalier central très inspiré de celui du château de Blois, ses cheminées rappelant Chambord et ses arcades vénitiennes. Légèrement en retrait, une petite église, imitation de la Sainte-Chapelle de l’île de la Cité, complète le charme romantique et iconoclaste de cette « folie néorenaissance ». Une autre légende, tenant plutôt de rumeur locale, indique que Steven Spielberg aurait été intéressé pour la racheter, il y a quelques années.
La transformer en site touristique paraît être aujourd’hui la meilleure solution. « Il s’agit quasiment du château en ruine le plus célèbre du monde », assure Julien Marquis. Sa notoriété fait déjà converger des sollicitations de toute part – parfois inattendues comme celle d’une société américaine qui entend organiser, l’été prochain, une compétition de drones au-dessus de la bâtisse. Un concert de musique électro dans le parc est aussi à l’étude.
Rémunérée à hauteur de 8 % des sommes collectées, la plate-forme de crowdfunding Dartagnans envisage, elle, de mettre en vente collectivement un ou deux autres châteaux en perdition, d’ici la fin 2018. Ses dirigeants disent bénéficier de la « bienveillance » des conseillers de la ministre de la culture, Françoise Nyssen, et d’Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat fait lui aussi partie des propriétaires : une action de la Mothe-Chandeniers lui a été offerte, ainsi qu’à son épouse, dans l’espoir d’accueillir un jour le couple présidentiel.

Note complémentaire sur La Mothe chandeniers du 21 avr. 2018 – Légèrement en retrait, une petite église, imitation de la SainteChapelle de l’île de la Cité, complète le charme romantique et iconoclaste de cette « folie néorenaissance ».
Sur Inventerre lire : Patrimoine -La Mothe-Chandeniers s’offre un cadeau de Noël à 1,6 million
Publié le 26 décembre 2017 par kozett

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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