Thomas Coutrot : « La gauche ne doit plus avoir peur de la liberté au travail »

Charlie Hebdo – 09/05/2018 – Propos recueillis par Jacques Littauer –
La gauche ne s’est pas assez intéressée au contenu concret du travail. C’est ce que démontre Thomas Coutrot dans Libérer le travail (Seuil), un ouvrage très abouti qui concilie histoire intellectuelle, études empiriques, analyses politiques et propositions concrètes. 
«Un facteur essentiel de l’efficacité et de l’épanouissement au travail est la sécurité psychologique. »
Charlie Hebdo : Selon vos recherches, qui souffre le plus au travail ?
Thomas Coutrot : Parmi le groupe que je qualifie d' »accablés », on trouve des aides-soignantes, des caissières, des ouvriers non qualifiés du BTP ou des métaux. Leur travail est source de souffrance psychologique, que ce soit à cause de l’impossibilité de faire bien son travail, du manque d’autonomie ou même de l’exposition au bruit. Pourtant, on sait très bien comment réduire ces risques.
En revanche, d’autres métiers ne semblent pas aussi durs que l’on pourrait le croire…
Oui, c’est le cas des assistantes maternelles ou des femmes de ménage, dans le groupe que j’appelle « invisibles ». Certes, elles ne sentent pas suffisamment reconnues, mais elles se disent autonomes dans leur travail – peut-être parce qu’elles n’ont pas toujours un chef sur le dos – s’estiment utiles. Résultat : elles sont plus heureuses que les autres.
Les enquêtes montrent une dégradation des conditions de travail depuis vingt-cinq ans. Comment l’expliquer ?
On a souvent dit que les technologies rendaient le travail moins pénible, mais ce n’est pas le cas. Par exemple, avec le voice picking, l’ordinateur dicte ses moindres gestes au manutentionnaire dans l’entrepôt, ce qui détériore sérieusement les conditions de travail. Surtout, l’erreur est de penser que c’est la technologie qui dicte l’organisation du travail. Or, c’est l’inverse. Les outils technologiques sont conçus et choisis en fonction de buts organisationnels : diminuer les délais, réduire le nombre d’erreurs, mais aussi mieux contrôler les employés. Dans ces choix managériaux, la maîtrise du pouvoir par la direction est souvent plus importante que la recherche du profit. 
Les syndicats se saisissent-ils de cette question ?
Oui, mais timidement. Longtemps, les syndicats n’ont revendiqué que des augmentations de salaires ou demandé la réduction du temps de travail. Aujourd’hui, ils se rendent compte que les salariés veulent travailler autrement, mais ils ne savant pas comment prendre en charge cette aspiration.
Pourtant, l’intelligence collective change les choses lorsqu’elle est mise en œuvre.
Oui, on a montré que lorsque, dans un groupe, chaque personne peut prendre la parole à parts égales, lorsque les individus font preuve d’empathie les uns envers les autres (ce qui arrive par exemple lorsqu’il y a plus de femmes), alors la capacité à résoudre les problèmes croit en flèche. Un facteur essentiel de l’efficacité et d l’épanouissement au travail est la sécurité psychologique : ne pas craindre les critiques et l’humiliation si l’on suggère une idée saugrenue. D’ailleurs, cela est tellement efficace que les patrons des « entreprises libérées » prétendent le faire pour gagner plus en travaillant mieux. Avec souvent beaucoup d’esbroufe, amis aussi des expériences intéressantes.
La gauche a-t-elle pris la mesure de ces enjeux ? Pas du tout.
Pour la gauche étatiste, le socialisme se limite à une meilleure répartition des richesse par l’État, mais sans attention au travail réellement effectué par les personnes. Mais j’ai découvert, à ma surprise, que c’est aussi le cas pour la gauche autogestionnaire, à laquelle j’appartiens. Certes, nous prônons l’élection des dirigeants, comme dans les coopératives, mais nous n’avons pas remis en cause la coupure entre dirigeant-e-s et dirigé-e-s, entre conception et exécution. Finalement, notre conception de l’entreprise est calquée sur la modèle de la démocratie bourgeoise : on élit périodiquement ceux qui vont vous commander ensuite.
Or, il faut désobéir pour être efficace…
Exactement ! C’est ce qu’expliquait Cornélius Castoriadis en 1979 : aucune chaîne d’assemblage ne peut fonctionner sans que « les ouvriers transgressent les règles et les instructions officielles« . Car « ceux » qui pensent l’organisation du travail croient avoir tout mesuré, tout prévu, mais ce n’est jamais le cas, notamment parce qu’ils n’associent pas aux décisions celles et ceux qui connaissent les véritables contraintes du métier, et qui savent s’adapter aux imprévus.
Quel est le lien entre manque d’autonomie au travail et comportement politique ?
Ce que je montre, c’est que le fait de ne pouvoir prendre d’initiatives dans son travail accroît très nettement l’abstention. C’est bien l’absence de liberté dans le travail qui importe, pas le fait d’être employé : ainsi on ne détecte aucun impact de la pénibilité physique,  de porter des charges lourdes, etc., sur le vote. Ce qui compte, c’est le fait de n’avoir aucune liberté dans ce qui nous occupe toute la journée. donc, il faudrait « libérer le travail » des contraintes qui l’enserrent actuellement.
Comment, concrètement ?
Par exemple le travail collaboratif. Linux, Wikipédia, etc;, montrent que ça peut marcher, même à grande échelle. Pourquoi ne pas proposer une alliance entre les nombreux managers qui sont à bout, épuisés par le management actuel qui fonctionne à la peur et à la mise en concurrence des salariés, et les salariés désireux de bien faire leur travail ? Bien sûr, ce n’est pas simple, il faut concilier la cohérence du tout, et l’autonomie maximale de chacun. Mais on dispose aujourd’hui de modèles organisationnels innovants qui proposent de résoudre cette apparente contradiction.
Vous évoquez également l’importance du soin. Pouvez-vous nous expliquer ?
Le fait d’apporter du soin à soi-même, aux autres et à la nature, est essentiel. Quand on fait référence au soin, ou au care, on pense spontanément aux infirmières. Mais chacun peut être attentif aux effets concrets de son travail sur celles et ceux qui l’entourent. D’ailleurs, historiquement, les artisans étaient très attachés au travail bien fait et à la beauté de ce qu’ils produisaient. La révolution industrielle s’est construite contre ça, en créant un travail standardisé, détache de sa substance vivante.  Et malheureusement, nous sommes toujours prisonniers de ce modèle.
Comment prendre mieux soin les uns des autres ?
En cessant d’écraser les gens par les chiffres ! Dans une de mes recherches, j’ai démontré que l’imposition d’objectifs de résultats chiffrés augmentait de 50 % le risque de dépression chez les salariés. C’est colossal! A l’inverse, les équipes auto-gouvernées ne se fixent pas d’objectifs quantitatifs, mais une mission. Bref, elles sont dans le « lâcher prise ». Et ça marche : non seulement le travail y redevient une source d’épanouissement, mais il est plus efficace. C’est tout le paradoxe : quand on recherche le contrôle et le profit, on mutile l’intelligence individuelle et collective. A l’inverse, si on libère le travail et que l’on fait confiance aux salariés, on a des produits et des services de qualité.. et, par surcroît, le profit sans le chercher ! Mais lâcher prise, c’est ce que le capitalisme ne sait pas et ne saura jamais faire.
Date de parution : 15/03/2018 / Nombre de pages : 320 pages / prix 20 €
Résumé : La moitié des Français expriment un mal-être au travail. Une organisation néo-taylorienne soumise au rendement financier est en train de détruire notre monde commun. Cette machine à extraire le profit écrase le travail vivant : celui qui mobilise notre corps, notre intelligence, notre créativité, notre empathie et fait de nous, dans l’épreuve de la confrontation au réel, des êtres humains.
Contre les « réformes » néolibérales du travail, on a raison de lutter. Mais pour défendre les conquêtes du salariat et prendre soin du monde, il nous faut repenser le travail. Nous avons besoin d’un souffle nouveau, d’un « avenir désirable ». La liberté, l’autonomie, la démocratie au travail, doivent être replacées au cœur de toute politique d’émancipation.
La gauche politique et syndicale a trop longtemps privilégié le pouvoir d’achat au pouvoir d’agir dans le travail. Paradoxalement, les innovations dans ce domaine sont d’abord venues des managers : « l’entreprise libérée » inspire des initiatives patronales souvent futiles et parfois stimulantes. Des consultants créatifs proposent des modèles « d’entreprise autogouvernée » plus audacieux que les rêves autogestionnaires les plus fous. Mais surtout, des expériences multiples fleurissent un peu partout inspirées du travail collaboratif, du care, de la construction du commun, qui sont autant d’écoles d’une démocratie refondée.
Et si on libérait le travail, vraiment ? C’est possible : ce livre en fait la démonstration !

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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