Italie – Ligue du Nord et Mouvement 5 étoiles : faits pour vivre ensemble

Charlie Hebdo – 16/05/2018 – Gérard Biard – 
Vont-ils enfin finir par conclure ? Lundi, après deux mois et demi de rencontres,  de tractations, de psychodrames divers, de serments quasi amoureux et de scènes de ménage endiablées, la Ligue du Nord et le Mouvement 5 étoiles (M5S), les deux grands vainqueurs des élections législatives italiennes du 4 mars, peinaient encore à faire leur lit, pardon, gouvernement commun, autour d’un résident du Conseil consensuel.
Vu de l’extérieur, ce suspense de série Z interroge. D’abord, l’Italie a-t-elle vraiment besoin d’un gouvernement ?  Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle en a usé 62. Beaucoup n’ont duré que quelques mois. L’un d’eux n’a même tenu que dix-sept jours. En 2010-2011, les Belges se sont très bien débrouillés sans exécutif pendant 18 mois. Les Italiens, dont la réputation de débrouillardise n’est plus à faire, pourraient parvenir sans peine à égaler, voire à surpasser ce record.
Surtout, quel citoyen à peu près sensé souhaiterait être gouverné par une coalition Ligue/M5S ? Non pas qu’elle soit vouée à l’échec. Les deux deux formations sont en effet faites pour s’entendre. Braillardes, démagogiques jusqu’à l’outrance, fondées par deux guignols nombrilistes -Umberto Bossi et Beppe Grillo -, elles sont d’accord sur l’essentiel et devraient pouvoir se partager sans trop de bisbilles les deux parts de l’Italie qu’elles dominent respectivement : le Nord pour la Ligue, le Sud pour le M5s. Pas grand chose, au fond, ne fait vraiment débat entre les deux partis « anti-système ». Et tout porte à croire qu’ils s’apprêtent à s’en accommoder sans trop de grimaces, du système, comme le démontre la manière dont s’est résolu le « problème Berlusconi ».
Qu’est-ce qui différencie vraiment Beppe Grillo et Umberto Bossi ?
Pendant des semaines, la question du Cavalière polluait les marchandages. Il refusait de se mettre en retrait, et le M5S en faisait un casus bellli. Mais la Ligue rechignait à trancher, car se fâcher avec lui,c’était aussi se fâcher avec son parti, Forza Italia, avec lequel il fait équipe dans un nombre non négligeable de municipalités, provinces, régions.  Soudain, contre toute attente, Berlusconi a annoncé la semaine dernière qu’il ne s’opposerait pas à un gouvernement M5S/Ligue. Ce sont Gianni Letta, son bras droit, et Fedele Confalonieri, l’actuel président de Mediaset, qui l’auraient convaincu. pour que ces deux là, dont la seule préoccupation notoire est la pérennité et la prospérité des activités financières, médiatiques et immobilières berlusconiennes, soient montés au front, c’est, disent les mauvaises langues, qu’ils ont obtenu l’assurance que le futur gouvernement n’ira pas chercher des poux dans les implants de « Sua Emittenza ». En clair, que le M5S oubliera sa promesse de porter une loi qui, enfin, mettra un terme aux innombrables conflits d’intérêts de Berlusconi. 
Il n’y a donc pas de raison pour que, sur cette belle lancée, les deux partis ne s’accordent pas aussi sur les rares sujets qui les divisent encore : un revenu de citoyenneté voulu par le M5S que refuse la Ligue, qui y voit un « assistanat » insupportable, et une « flat tax »* pour la Ligue, dont ne veut pas entendre parler – pour l’instant le M5S.Pour le reste, on n’est pas loin du grand amour. Sur l’Europe, qui suce le sang des peuples et piétine la souveraineté des États. sur les migrants, qu’il faut en substance rejeter à la mer. Sur l’ordre, qu’il faut maintenir avec fermeté. sur la famille, qu’il faut soutenir. Sur les médias, qui mentent. On a beau être au bord de la Méditerranée, le « programme commun » Ligue/M5S a de faux airs autrichiens ou hongrois… Matteo Salvini, le leader de la Ligue, s’affichait encore la semaine dernière à la finale de la coupe d’Italie – donc devant toutes les caméras du pays – avec un très seyant blouson noir de la marque préférée des militants de CasaPound, ce mouvement fasciste romain qui inspire tant nos groupes identitaires. Aucun commentaire du M5S, qui se revendique toujours comme le principal rempart à l’extrême droite… Le « e, même temps » à l’italienne, sans doute.
Silvio Berlusconi et Matteo Salvini
* flat taxC’est la mesure phare du programme de la coalition de centre droit : l’introduction d’un impôt sur le revenu à taux unique dans un pays où la pression fiscale est l’une des plus importantes d’Europe.« Payez moins mais payez tous. » Cela pourrait être le slogan de la coalition de centre droit qui, traditionnellement, fait de la réduction des impôts le cœur de ses campagnes électorales. Un thème auquel l’électorat est particulièrement sensible dans un pays où la pression aussi bien que l’évasion fiscale battent des records européens. Souvent évoquée dans le débat public, elle fait désormais partie du programme de la coalition emmenée par Silvio Berlusconi…

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