Politique : c’est toujours mieux avant

Ouest-France 17/05/2018 Jean-Michel Djian*
Les Français entretiennent avec leurs anciens présidents une relation complexe. Le succès en librairie de François Hollande en témoigne. Il en ressort une évidence : c’est toujours mieux avant que pendant.

April 14, 2018,  Tulle. / AFP PHOTO / GEORGES GOBET

Le succès en librairie des Leçons du pouvoir de François Hollande, comme le fut celui de Nicolas Sarkozy en 2012 pour son ouvrage Tout pour la France, en dit long sur l’intérêt des Français à l’endroit de leurs anciens présidents, aussi impopulaires fussent-ils. On peut ainsi remonter le temps jusqu’aux origines de la Ve République pour constater qu’aucun chef de l’État n’a échappé à ce phénomène de rédemption.
Est-ce à dire que sommeille dans chaque électeur un citoyen sans cesse frustré de ne jamais saisir l’exercice immédiat du pouvoir ? Qu’est-ce qui peut pousser un lecteur averti de la chose politique à revenir sur le passé, si ce n’est de tenter de comprendre ce qui a failli ?
À la lecture des nombreux ouvrages qui, depuis tant d’années, reviennent sur ce que l’ancienne journaliste et secrétaire d’État Françoise Giroud qualifiait elle-même dans ses mémoires de «comédie du pouvoir», il est une certitude : les Français entretiennent en temps réel avec ceux qui les gouvernent un rapport de tension extrême. Il en est la source principale du désarroi politique qui caractérise, à chaque époque, le présent.
Il suffit de relire les commentaires quotidiens de la presse des années 1960 sur la manière dont de Gaulle exerçait son mandat pendant la guerre d’Algérie ou les événements de 68 pour se convaincre du fossé existant avec l’admiration post-mortem des Français à l’endroit du Général. Il en est de même avec Pompidou, vilipendé en permanence de son vivant pour n’avoir été qu’un héritier gaulliste de circonstance, moqué pour avoir été banquier chez Rothschid et qui, avec le temps, s’est retrouvé paré de qualités qu’aucun Français ne lui avait accordées lors de son règne.
Attendre pour juger
Que dire de Jacques Chirac qui, au lendemain de son élection en 1995, a vu sa popularité s’effondrer pour avoir laissé Alain Juppé mener à bien une réforme annoncée pendant la campagne, celle des retraites ? C’est pourtant ce même président qui, sitôt l’Élysée quitté, et deux tomes de mémoires écrits, retrouve, dix ans plus tard, une sympathie politique qu’il n’avait jamais connue auparavant.
Il aura manqué à François Mitterrand, pourtant féru d’écriture mais malade, de s’être prêté à l’exercice du bilan. Toutefois, le succès récent et inattendu de la publication de ses Lettres d’amour avec Anne Pingeot en dit long sur ce qu’il faut de distance et finalement d’ouverture d’esprit pour mesurer la capacité des Français à juger les hommes et leur passé.
C’est tout le mérite des biographes et des historiens, des mémorialistes comme des proches, de mettre des mots sur les choses et permettre ainsi une nouvelle interprétation d’un homme et d’une époque. Mais, en général, il en ressort une évidence : c’est toujours mieux avant que pendant.
Pourquoi en serait-il autrement depuis qu’Emmanuel Macron est au pouvoir ? Pourquoi attendre de nos concitoyens qu’ils approuvent massivement son action puisqu’à l’évidence l’exercice immédiat du pouvoir est un puits sans fond de contestation, pire, d’anxiété politique.
On sait maintenant et définitivement qu’il faut attendre pour juger, patienter pour analyser, lire pour comprendre notre roman national, quitte à conforter les opinions. Mais que les addictifs à l’information continue et aux réseaux sociaux se le disent : c’est la mise en perspective historique et contradictoire qui permet de comprendre l’événement, pas son immédiateté.
Jean-Michel Djian (*) Écrivain et journaliste.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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