La civilisation de l’ordure

La Décroissance – mai 2018 – Jean-Luc Coudray – Extrait –
« L’humanité est comparable à une famille qui consommerait toutes les provisions, limitées, d’un garde-manger et jetterait les inévitables détritus dans une poubelle, en l’occurrence l’espace alentour« , écrivait Nicholas Georgescu-Roegen*. La civilisation industrielle laisse derrière elle une immense accumulation de rebuts. Dans son Guide philosophique des déchets (voir ci-dessous), Jean-Luc Coudray entreprend une critique de l’usine mondiale en partant de ses montagnes de détritus.

L’activité principale de notre société thermodynamique est de fabriquer des déchets de la plus incroyable diversité, depuis les pollutions primaires jusqu’aux ordures les plus sophistiquées. Cette avalanche de détritus, d’encombrants, de saleté est produite dans la plus grande euphorie car sa croissance exceptionnelle  signifie l’augmentation de notre puissance. Alors que le capitalisme croit accumuler des profits, qui ne sont qu’un jeu d’écriture, ce qu’il additionne concrètement, ce sont des montagnes de pneus et de sacs plastiques, ainsi que des poisons en masse.
Il suffit de comparer la durée de vie d’un objet pendant son utilisation avec sa longévité en tant que déchet. Un pneu demeurera quelques années sur une voiture pour patienter des siècles dans une déchetterie africaine. Une pile servira deux mois dans un rasoir électrique pour vivre ensuite dans un dépotoir sa véritable existence de 7869 ans. Le temps de l’usage est une parenthèse provisoire alors que la vraie fonction de l’objet est d’encombrer la nature.
En vérité, nous sommes moins dans une société de consommation que dans une société d’achat. Car, dans nos cadences infernales, nous manquons de temps pour l’usage. Les objets s’accumulent sur nos étagères comme dans des déchetteries, attendant d’y être un jour définitivement envoyés.

Auto-intoxication
On pourrait comparer notre civilisation à un organisme géant, qui comme tout organisme vivant, produit des déchets. Mais à deux différences près. La première est que les excrétions des corps vivants sont biodégradables. La deuxième est qu’un corps dispose d’un territoire extérieur pour évacuer ses déchets. Notre monde globalisé occupant tout le terrain de la planète, évacue à l’intérieur de lui-même, s’auto-intoxiquant dans la plus grande jubilation.
Nous produisons des déchets de toutes sortes dont évidemment des toxiques élémentaires. Mais notre originalité est de concevoir des déchets hautement élaborés. Notre industrie fabrique des déchets aussi structurés que les OGM, non assimilables dans le vivant. Mais c’est une ordure reproductible, qui se duplique lui-même. D’un certain point vue, le déchet radioactif possède aussi une dimension reproductive par son caractère contaminant, produisant ainsi des mutations dans le vivant.

S’il a fallu quatre milliards d’années pour élaborer l’étonnante biodiversité que nous connaissons, c’est parce qu’elle s’est contentée du revenu de l’énergie sol;aire. La grande triche de l’humanité, c’est de vivre à cent à l’heure en pompant ce soleil concentré qu’est le pétrole. Prenant la nature de vitesse, nous lui enlevons la capacité de réparer les conséquences entropiques de nos activités.
Nous pouvons nous étonner que l’humanité vive dans un tel déni. Mais nous avons mis au point un système économique stimulé par le gaspillage. plus nous appauvrissons la monde, plus nous nous enrichissons sur le papier.
Un puritanisme de série
Les objets sont vendus emballés, sans contact avec le monde extérieur, pour être déflorés dans l’intimité de la maison. Notre société du déchet est en même temps une société du propre, du neuf, une société puritaine. Les annonces publicitaires semblent avoir besoin, pour se doter d’une fraîcheur renouvelée, d’un véritable débit à la manière d’un cours d’eau qui, s’il ne coulait pas en permanence, finirait par croupir. L’objet de série, c’est aussi le slogan publicitaire, toujours identique, toujours refabriqué, tandis que les monceaux de prospectus s’accumulent dans la nature ou les déchetteries. l’artificiel élaboré, vécu comme pur, s’oppose à l’impureté de la nature, des corps, de la dimension personnelle du sujet humain.
L’idée même de recycler nos déchets relève d’un ultime effort pour purifier le versant sombre de nos activités, hygiéniser la saleté produite par nos obsessionnels efforts de nettoyage. Mais le déchet résiste, solidement installé dans son irréversibilité.
L’humain de série, quantifiable, adaptable ou jetable, mêlé sans distinction aux objets de série, vivra à côté de ces continents de déchets, ces résidus atrocement personnalisés par l’usage, ces restes de la personne, dégradés dans le chaos. Ainsi, le déchet ultime, c’est le sujet humain, la sensibilité, la spiritualité, la liberté.Dans son livre La Décroissance. Entropie, écologie, économie (Editions Favre 1979).
Format : 12,5×19 / Reliure : broché, 280 pages / Parution : 4 avril 2018 / Prix : 16,00 €
« Notre monde est un bijou, mais vu de loin. »
Par l’auteur du Guide philosophique de l’argent (Éditions du Seuil), une réflexion subtile et fine non dénuée d’humour sur le gaspillage actuel par un tenant de la décroissance. Y sont abordés les principales catégories de déchets : déchet physique (du nucléaire à l’obsolescence programmée), déchet symbolique (de la dette aux chômeurs) et le déchet culturel (de la pub à l’art moderne). Le tout ponctué de courts dialogues humoristiques et d’aphorismes.
Jean-Luc Coudray montre, non sans humour, que le déchet n’est pas une anomalie mais fait, au contraire, partie intégrante du système qu’il finit par structurer économiquement, symboliquement et culturellement. Le déchet étant une composante incontournable de nos modes de vies et de nos cultures, ce guide tente d’assimiler par la pensée cet objet inassimilable.
Structuré en plusieurs parties, l’ouvrage se penche tout d’abord sur le déchet physique et la question des déchets autoproductifs et de l’obsolescence programmée. Il pose certaines questions de base telles que : la nature est-elle capitaliste ?
Après quoi, il aborde le statut du déchet symbolique à travers diverses formes de gaspillages (du sport à la loterie) et en arrive à la culture du déchet (de la publicité aux diverses formes d’artifice) et interroge l’invention de la laideur pour, enfin, se pencher sur les relations qui existent entre déchets et art moderne.
Il termine par un examen du jeu de l’ordre et du désordre, du puritanisme et de la pornographie ou encore la peur de la nature. Le tout ponctué de dialogues d’un humour et d’une justesse souvent atroces.

A propos werdna01

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