Deux éditos du jour sur les syndicats : Mettre à jour le syndicalisme / les syndicats face au doute

À travers les conflits de la SNCF et d’Air France, les syndicats sont sur le devant de la scène. En sortiront-ils renforcés ? Rien n’est moins sûr. | DANIEL FOURAY / OUEST-FRANCE
Ouest-France  28/05/2018 Jean-Françoisl BOUTHORS, journaliste et écrivain
Editorial -À travers les conflits de la SNCF et d’Air France, les syndicats sont sur le devant de la scène. Pourtant, on peut douter que le syndicalisme en sorte renforcé. Dans le cas d’Air France, plane le spectre du sort qui fut celui de la SNCM : la compagnie de ferries n’a pas survécu aux conflits sociaux à répétition. Le syndicalisme ne cesse de s’affaiblir et ce ne sont pas les incantations sur la convergence des luttes qui le sauveront.
Cette situation est ancienne. Si Emmanuel Macron semble faire peu de cas de ce qui était jusqu’alors « le dialogue social à la française » – dont les modalités laissent nos voisins nord-européens et allemands profondément dubitatifs -, n’est-ce pas en raison du fait qu’à part dans quelques bastions historiques, les Français ont, depuis longtemps, désinvesti le syndicalisme dont ils ne voient pas l’utilité concrète ? Si les corps intermédiaires sont en crise, c’est parce qu’ils manquent de consistance
La tradition syndicale française reste profondément marquée par son histoire, qui est celle de l’affrontement de classes, et donc par une vision essentiellement conflictuelle de l’action où il s’agit de défendre ou d’accroître les droits des salariés. Le patronat français (et l’État quand il est patron) partage et renforce souvent cette vision. Les partenaires/adversaires sociaux se confortent mutuellement dans leurs postures. Mais les transformations de l’économie – mondialisation, nouvelles technologies, etc. – rendent de plus en plus obsolète et inopérant ce modèle. Pire, il devient un obstacle au progrès.
Dans le droit français, le contrat de travail instaure un lien de subordination entre l’employé et l’employeur. Le premier est payé pour faire ce que le second lui commande.
L’enjeu, la mobilisation des talents
Cette définition répond de moins en moins à la réalité du fonctionnement des entreprises dont le succès repose désormais moins sur la verticalité des chaînes de décision que sur l’horizontalité des collaborations qui permet l’adaptation, l’innovation, l’intelligence des situations.
L’entreprise n’est plus simplement une machine dans laquelle on fait entrer des matières premières et du travail qu’elle transforme en produits sous la conduite des dirigeants et des cadres. Elle doit être un corps vivant dont chaque membre porte sa part de responsabilité dans la réussite de tous. Elle ressemble davantage à une équipe sportive ou à une troupe de comédiens : l’enjeu c’est la mobilisation des talents, et elle ne peut plus venir seulement d’en haut.
Les jeunes générations aspirent à une vie de travail qui ne soit pas celle d’exécutants qui luttent pour préserver ou développer les acquis de leurs prédécesseurs. Elles veulent trouver davantage de sens et de responsabilité dans leur activité professionnelle. Elles n’investiront pas le syndicalisme si celui-ci ne se transforme pas profondément pour devenir l’un des piliers de la coresponsabilité dans les entreprises et si les dirigeants de celles-ci ne changent pas leur forme de management dans ce sens.
Cette définition répond de moins en moins à la réalité du fonctionnement des entreprises dont le succès repose désormais moins sur la verticalité des chaînes de décision que sur l’horizontalité des collaborations qui permet l’adaptation, l’innovation, l’intelligence des situations.
Il n’y a pas d’autres moyens de manifester l’utilité des syndicats sur le terrain que d’ouvrir le dialogue, non seulement sur les conditions de travail et de rémunération, mais sur les objectifs communs à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, font la richesse de l’entreprise et son avenir. Cette mutation, qui exige de se libérer des modèles hérités du passé, suppose de prendre le risque d’une confiance dont patrons et dirigeants syndicaux sont loin d’être familiers.
Art de la guerre – Réforme de la SNCF : les syndicats face au doute
L’Opinion 27/05 2018 Nicolas Beytout
« A la guerre, c’est celui qui doute qui est perdu ». Appliquée à un conflit social comme celui de la SNCF, la maxime du Maréchal Foch est d’une parfaite actualité. Certes, on ne parle pas de guerre, mais de grève, de même qu’il n’y a pas d’ennemis mais des adversaires. Cependant, nous sommes bien en présence de deux camps qui s’affrontent, et l’on commence à percevoir nettement lequel des deux se met à douter : celui des opposants à la réforme.
Comme il l’avait fait pour imposer les nouvelles ordonnances sur le droit du travail, Emmanuel Macron fait d’ailleurs tout pour montrer qu’il déroule une stratégie dans laquelle l’hésitation n’a pas sa place. « Nous sommes arrivés au bout du processus (…) Nous irons au bout » de la réforme de la SNCF, a-t-il encore lâché à la veille du week-end, comme s’il s’agissait désormais d’une évidence tranquille.
En face, c’est naturellement l’inverse : les centrales syndicales voient le doute s’immiscer entre elles, et en elles, annonçant le début de la division des forces. Quant aux organisateurs de la « marée populaire » qui devait déferler ce week-end partout en France, ils ont dû en rabattre en voyant le patchwork de leurs troupes disparates arpenter le pavé parisien : manifestement personne n’avait réussi à installer dans les esprits la certitude que cette stratégie serait gagnante. Et pour cause : c’était, depuis un an, la douzième mobilisation supposée massive, écrasante, annonciatrice d’un lendemain qui chante. Au regard des promesses, douze manifs, douze flops.
Reste à comprendre comment ce gouvernement peut être à la fois si clair sur la SNCF, et alambiqué sur la fiscalité, le budget, ou la politique des banlieues. Autant de domaines où le pouvoir tâtonne encore, et finit par laisser place au doute. Là non plus, l’opinion publique ne s’y trompe pas.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Débats Idées Points de vue, Politique, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.