Les touristes; ces bœufs qui crachent du CO2

Charlie Hebdo – 23/05/2018 – Fabrice Nicolino –
On ne se doutait de rien ou presque. 1,3 milliard de touristes aggravent le dérèglement climatique en bouffant de la viande et en prenant l’avion. Et ce n’est qu’un petit début. Touristes, tristes sires. Nous pareils.
Le tourisme. Y a-t-il pire chose au monde Sans doute, en cherchant longtemps. Le temps de Flaubert est en tout cas révolu. Gustave, quand il a 20 ans et plus, se hasarde en Bretagne, bâton au poing et sac en bandoulière. Sa mère pense qu’il n’ira jamais plus loin, mais en 1849, alors qu’il n’a pas 28 ans, il s’embarque avec son ami Du Camp pour l’Orient. Il va découvrir la magie de la différence en Égypte, en Syrie, à Jérusalem. C’est fondateur. C’est initiatique. Mais c’est fini.
Tourisme à Barcelone
C’est fini, car 1,3 milliard de crétins satisfaits, dont nous sommes à peu près tous, baguenaudent d’un bord à l’autre du monde, vidant leurs poches, imposant leurs goûts et préjugés – parfois bien pire – à des peuples qui finissent par dépendre d’eux. Avant de détailler le colossal massacre en cours, l’actu, mon chéri : le tourisme de masse aggrave de façon sidérante la crise climatique en cours.
Qui annonce cette merveilleuse nouvelle ? La revue scientifique Nature Climate Change. Attention, ce n’est pas à proprement parler une étude, mais un article de haute tenue, signé par des chercheurs australiens, chinois et indonésiens. A lui seul, le tourisme serait responsable de 8 % des émissions de gaz à effet de serre, alors même que l’on estimait jusqu’ici qu’il ne dépassait pas les 3 %. Les évaluations précédentes, assurent les auteurs, oubliaient en route des éléments aussi importants que les émissions de méthane, liées par exemple à la consommation de viande, assurément monstrueuse des « voyageurs ». 

Qu’est-ce qui a changé depuis Flaubert et cette pénétrante introduction de Tristes tropiques, en 1955, ou Lévi-Strauss disait haïr « les voyages et les explorateurs » ? L’échelle, bien sûr. Le fantasme le plus commun chez nous, au Nord, c’est celui de l’individu roi, qui peut tout et mérite encore davantage dès lors que sa bourse le lui permet. Cette mythologie de pacotille aura explosé sur le mur autrement dense de la réalité. Il n’y a plus d’ailleurs car il ne peut plus y en avoir.

Mais prenons quelques chiffres, cela évitera les âneries. On l’a écrit plus haut : le monde compte désormais 1,3 milliard de touristes. On en attend 2 milliards en 2040. Les touristes tuent la culture des peuples « exotiques », leur dérobent leur eau, leur pain, leur artisanat, leur culture, parfois leurs filles et fils, et en tout cas leur âme simple et profonde.
Le Nord n’est plus le seul à délirer. La Chine capitaliste totalitaire, dont les nouveaux riches veulent comme nous autres montrer leurs bedaines, est désormais dans tous les avions du monde. Au cours du premier semestre 2017,la Chine a enregistré la bagatelle de 32,03 millions de voyages à l’étranger. On en serait à 125 millions de voyages touristiques annuels. A elle seule, la Chine représente 10 % du tourisme mondial.
Cargaison de touristes à Angkor, Cambodge
Franck Laval, écologiste de longue date et hôtelier parisien, pense que l’impasse est là. « Nous allons vers la catastrophe. Y compris en France, où la volonté politique, née sous Fabius, est de parvenir à 100 millions de touristes par an, ce qui conduira à coup sûr à la disparition de milieux naturels et de milliers d’hectares de terres agricoles. La pression est telle que même les lois de protection comme la loi Littoral risquent d’y passer. »
Comme la tendance est au »naturel », on assistera fatalement à la multiplication de « villages-nature », de Center Parcs comme à Roybon (Isère), de « tourisme vert ». A coup de bulldozers et d’artificialisation. Franck Laval, qui a montré chez lui qu’on peut faire autrement, plaide pour le slow tourism , comme il existe le slow food. « Comme on ne peut pas empêcher les gens de bouger, il faudra peut-être partir tous les deux ou trois ans, mais pendant, par exemple, trois mois. En voyageant à la fois mieux et plus longtemps.« 
En attendant, cars de tourisme selfies et queues à l’entrée des magasins de pacotille.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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