Les réseaux sociaux, armes létales

Dans cette chronique, l’informaticien Gilles Dowek propose d’appliquer quatre principes qui pourraient contribuer à définir un usage responsable de ces ­outils capables de provoquer la mort sociale, voire la mort tout court d’un individu.

LE MONDE | 29.05.2018 | Par Gilles Dowek (Chercheur à l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria)
« Les téléphones, les tablettes, les ordinateurs sont devenus des armes létales »
Transformations. « Après plusieurs jours d’insultes et de harcèlement, je quitte les réseaux sociaux. » En une seule phrase, sobre mais ­précise, publiée sur son blog, la militante Caroline De Haas a rappelé le caractère inacceptable des insultes et des actes de harcèlement sur les réseaux sociaux et de microblogage. Elle a, ainsi, inversé le mouvement lancé quelques mois plus tôt par une autre militante, Sandra Muller, qui lançait, en octobre 2017, un appel aux femmes victimes de harcèlement sexuel : « #balancetonporc !! toi aussi raconte en donnant le nom et les détails un harcèl [em] ent sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends. »
« En accusant une personne d’un crime, réel ou imaginaire, nous pouvons, en quelques minutes, ruiner la réputation, la vie personnelle, la carrière de n’importe qui »
Cette différence d’attitude nous incite à nous interroger sur les limites que nous souhaitons nous imposer, individuellement et collectivement, dans l’utilisation de ces réseaux. Pourquoi cette question est-elle importante ? Parce que les téléphones, les tablettes, les ordinateurs sont, avec ces ­réseaux, devenus des armes létales. En accusant une personne d’un crime, réel ou imaginaire, et en diffusant cette accusation à mille suiveurs, qui la rediffusent chacun à mille autres, nous pouvons, en quelques minutes, atteindre des millions de personnes et ruiner la réputation, la vie personnelle, la carrière de n’importe qui.
Et, en insistant un peu, provoquer sa mort sociale, voire sa mort tout court. Peu importe que la justice, quelques mois plus tard, condamne l’accusé ou l’innocente, voire condamne l’auteur de ces accusations : cette information passera inaperçue. Et ce grand pouvoir ne peut se concevoir qu’accompagné de grandes responsabilités…
Principes impératifs
Nous pourrions, par exemple, décider collectivement de nous imposer quatre principes pour un usage responsable de ces réseaux. Bien entendu, les principes et les valeurs ne sont pas des lois, et chacun est libre de les adopter ou non, mais ils contribuent cependant à définir un usage responsable de ces réseaux.
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Principe 1 : pas de privatisation de la justice. La victime d’un crime ou d’un délit se tourne vers la justice pour obtenir réparation, mais elle ne décide pas, même quand la justice est défaillante, d’utiliser la puissance que lui donne un réseau social ou de ­microblogage pour s’y substituer et punir elle-même le coupable.
Principe 2 : pas d’affirmation sans preuve. Qu’il s’agisse d’une accusation ou d’un énoncé objectif, la preuve de la vérité de ce qui est énoncé incombe à celle ou celui qui l’énonce. Les bobards et les accusations mensongères sont deux conséquences d’une même et inacceptable pratique d’énonciation sans justification.
Principe 3 : pas d’injures ni d’attaques personnelles. L’auteur d’un message n’injurie personne, n’attaque personne et ne dénie à personne sa dignité d’être humain, par exemple en le qualifiant d’animal. La critique des propos d’une personne doit se limiter à ses propos publics, qui doivent être précisément référencés.
Principe 4 : la fin ne justifie pas les moyens. La souffrance de la victime ne justifie pas qu’elle s’affranchisse de ces principes. Avoir eu sa propre dignité bafouée ne justifie pas de bafouer celle des bafoueurs.
Il serait certainement naïf de croire que, si Sandra Muller avait respecté ces principes et ces valeurs, les injures adressées à Caroline De Haas auraient été moindres. Mais il reste regrettable que son message ait contribué à banaliser leur transgression. Ces principes ne sont certes pas nouveaux : ils existaient bien avant les réseaux sociaux et de microblogage. Ce sont en particulier quelques-uns de ceux qui sous-tendent, à titre de comparaison, la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Mais nous devons prendre conscience qu’ils deviennent aujourd’hui plus impératifs que jamais, du fait de la puissance que nous donnent ces réseaux.
Gilles Dowek est chercheur à l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria), enseignant à l’Ecole normale supérieure de Paris-Saclay, membre de la commission de réflexion sur l’éthique de la recherche en sciences et technologies du numérique d’Allistene (Cerna) et chroniqueur à Pour la science.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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