Zuckerberg, le crétin qui a transformé la bêtise en algorithme

Charlie Hebdo – 30/05/2018 – Robert McLiam Wilson – Traduction Myriam Anderson –

Mark Zuckerberg ne mourra jamais. Parce que Mark Zuckerberg est moins un être humain que le symptôme d’une maladie moderne. Dont plus de 1 milliard d’entre nous semblent atteints. Ce qui en fait la pire épidémie de l’histoire. Zuckerberg est éternel. Autant écrire sa nécro tout de suite.
Malgré ses milliards d’utilisateurs, son omniprésence et sa domination des réseaux sociaux, Facebook passe un sale quart d’heure, cible d’une persistante polémique sur le partage lucratif des données personnelles des usagers et les pratiques publicitaires sournoises. Facebook entretient des liens avec des organisations comme Cambridge Analytica, qui manigance sur les réseaux le soutien à des partis politiques corrompus et antidémocratiques du monde entier. Zuckerberg a dû répondre de tout ça devant le Congrès américain et le Parlement européen à Strasbourg.
Eh oui, il semblerait que Facebook et son patron milliardaire fussent un tantinet pas nets. Qui l’eût cru? Qu’un site web conçu à l’origine à Harvard, dans le but de classer les étudiantes selon leur sex-appeal s’avère louche…
Les chiffres suffisent à nous soumettre : 307 millions d’Européens seraient sur Facebook, 76% des utilisateurs seraient des femmes – la grande majorité des consommateurs décisionnaires. Cinq nouveaux profils sont créés chaque seconde . Chaque minute, 510000 commentaires sont postés, 293000 statuts sont actualisés et 136000 photos mises en ligne (chiffres de 2016). D’après les enquêtes, 50% des 18-24 ans vont sur Facebook au réveil. Exactement les mêmes manifestations grossières de pouvoir et d’ubiquité que les envahisseurs extraterrestres dans les films de SF.
Et Zuckerberg est leur parfait Empereur-robot-alien. Peut-être l’humain le moins impressionnant du monde. Il ne possède aucun compétence particulière en code informatique (un peu comme Bill Gates et Steve Jobs, plus des as du marketing et du rachat que des génies bricolos de la programmation).  Il a en revanche toute la panoplie des charmes du super-geek : affect à zéro, soutire de sérial-killer et regard schizo. Son discours public est une bouillie corporate de milieu de gamme, saupoudrée de tentatives gênantes de démagogie cool. Se moquer de physique, c’est mal. Mais comment résister quand il a exactement la gueule du mec qui a construit un empire Internet après avoir compris qu’il ferait le pire vendeur de n’importe quoi au monde. S’il N’était déjà pas le meilleur.
Zuckerberg n’a rien créé
En 2010, il déclare : « Ce qui m’intéresse, c’est la mission : rendre le monde ouvert. » On ne peut que répondre : « Pourquoi; Mark, pourquoi ? Comment ça va payer ton loyer ? » Son baratin habite un monde éthiquement autiste. On ne peut même pas dire que Zuckerberg nous prend pour des imbéciles, parce que ce genre de calcul n’entre pas en jeu. Avec de tels chiffres, l’entreprise à cessé de tenir compte des facteurs humains. Elle est aussi impersonnelle que la géologie, aussi dénuée de conscience que la météo. Taper Mark Zuckerberg is a cunt sur Google peut offrir des heures d’amusement futile et impuissant. Nous sommes nombreux à vitupérer contre lui. Dommage que nous le fassions principalement sur Facebook…
En vérité, Zuckerberg n’a rien créé. Il a manipulé (et même volé) des logiciels et des plateformes existantes. Qu’il a marketés et fait buzzer avec une rare efficacité. Il a montré un instinct indubitable et éminemment rentable quant à l’étendue de notre bêtise et de notre bassesse et à leur marge de progression avec son aide bête et basse.
Et c’est bien ce qui est intéressant, moralement, chez Zuck. Dans les torrents actuels d’opprobre  et de consternation qu’il déclenche, nous en faisons la source de Tous les Maux et nous nous imaginons victimes tremblantes, ployant sous le poids de son malveillant profit. Sornettes. Zuckerberg n’a pas fait des millions sur sa vénalité et sa superficialité, mais sur les nôtres. Considérez ce nom ; Facebook ? Ça titille tous les centres du plaisir de nos pires penchants. Exhibitionnisme et voyeurisme. Orgueil et jalousie. Je suis sûr que des milliers de chiots ont été sauvés de fourrières froides et humides et mortelles par la grâce de Facebook. Mais combien s’en servent pour espionner leurs ex, draguer les minettes ou déchaîner une intolérance absurde et engagée ? C’est à ça que Facebook a toujours vraiment servi.
Facebook, c’est le règne du ça? l’ingouvernable cerveau amygdalien de notre génération omnipotente et intouchée. Notre subconscient monétisable. Un abîme de narcissisme et d’exhibitionnisme. Ça sert à harceler et à haranguer. Aux chasses aux sorcières, à pleurnicher, à montrer du doigt. Un territoire de surveillance, de battue pour les prédateurs. Et pourtant, si Facebook disparaissait demain, il serait remplacé le jour d’après.
Et derrière tout ça, ce pov’vieux Zuckerberg. Le méchant le plus inoffensif du monde. Le schmuck le plus chanceux de l’histoire. Il s’est contenté de donner chair au vieux dicton américain : si c’est gratuit, vous n’êtes pas le client, vous êtes le produit.
C’est pas sa faute. C’est la nôtre. Et cette leçon est sa plus grande réussite.

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