« Poutine et Trump poussent la manipulation de la vérité au niveau du chef-d’œuvre »

Dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde », analyse l’utilisation poussée du mensonge par les dirigeants des deux plus grandes puissances nucléaires de la planète.
LE MONDE | 31.05.2018 | Par Alain Frachon
Chronique. Entre autres points communs, Donald Trump et Vladimir Poutine partagent le même mépris pour la réalité. C’est une façon polie de dire qu’ils mentent effrontément. Le mensonge est sans doute aussi vieux que la politique. Mais, à la tête des plus grandes puissances nucléaires de la planète, ces deux-là se distinguent. Ils poussent la manipulation de la vérité au niveau du chef-d’œuvre. Ils gouvernent en artistes, ils créent.
A force de mentir, ils ont façonné, chacun, une réalité alternative – celle qui leur convient. Peu importe qu’ils manient le bobard par cynisme ou par convenance conjoncturelle, le résultat est identique : ils brouillent les frontières entre le vrai et le faux. Même si l’on accepte que les mythes aient leur importance dans la cohésion des sociétés, la manière Poutine-Trump de jouer avec la réalité est inquiétante.
Le déni de Poutine
Chez le président russe, le mensonge prend la forme du déni. « Bien sûr que non », le missile n’était pas russe, répond Poutine, la semaine dernière, quand on l’interroge sur les 298 morts du vol MH17 de la Malaysia Airlines. L’avion, qui assurait la ligne Amsterdam-Kuala Lumpur, a été abattu le 17 juillet 2014 au-dessus de la partie de l’Ukraine contrôlée par des sécessionnistes prorusses, que Moscou appuie et équipe.
Au Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie s’était, à l’époque, opposée à la formation d’une juridiction internationale pour établir les faits – et juger. Les Pays-Bas ont alors pris l’initiative d’une enquête internationale. Les conclusions de celle-ci ont été rendues la semaine dernière. Elles sont claires. « Pas de doute », le missile appartenait à une batterie de défense antiaérienne russe Buk, disent les enquêteurs. Il a été tiré depuis le territoire contrôlé par les prorusses. La batterie a été acheminée depuis la base militaire de la ville russe de Koursk, qui abrite la 53brigade de défense antiaérienne, puis ramenée en Russie dans les jours qui ont suivi le drame. A La Haye, le ministère public assure être capable, preuves en main, de retracer le voyage de la batterie depuis la Russie.
Le déni fait partie du système Poutine, explique Steve Rosenberg, le correspondant de la BBC à Moscou : « Qu’il s’agisse du vol MH17, du meurtre d’Alexandre Litvinenko [ancien agent des services russes, installé à Londres], de la tentative d’empoisonnement de Skripal et de sa fille cette année, du dopage d’Etat chez les athlètes russes, de l’ingérence dans les élections des autres, le message est le même : “C’est pas nous.” » Comprendre : la Russie est victime de la médisance occidentale.
Les pures inventions de Trump
Chez Trump, le mensonge est moins subtil, si l’on peut dire. La séquence est toujours la même. Le président américain ment, insulte, invente. Puis il nie avoir jamais tenu les propos qui lui sont reprochés. Il décrit la « population arabe » du New Jersey hurlant sa joie au spectacle de l’attentat du 11 septembre 2001. Il assure que Barack Obama n’est pas né aux Etats-Unis. Il clame que le père d’un de ses adversaires lors des primaires de 2016, le sénateur Ted Cruz, est lié à l’assassinat du président Kennedy. Pures inventions. Il ment avec une fréquence inédite dans l’histoire américaine. Le Washington Post a recensé près de 2 000 mensonges depuis qu’il est à la Maison Blanche. Le président Poutine n’aime pas être mis en face d’une information gênante : il se renfrogne, rembarre son interlocuteur ou feint l’ignorance. Rien de tel chez le président Trump : il n’attache aucune importance à la contradiction, au réel, à être démenti par les faits.
« Il a totalement banalisé la pratique du mensonge », dit un ancien directeur de la CIA, Michael V. Hayden. Son électorat, qui lui reste fidèle à plus de 80 %, n’y prête aucune attention. La vérité relève du « politiquement correct » ; lui dit les choses « comme il les sent », défendent les trumpistes. Trump ment « avec l’insupportable légèreté du charlatan », écrit Roger Cohen, l’un des éditorialistes du New York Times.
Touchée à mort, ou presque, par les mensonges d’Etat proférés pour justifier l’invasion de l’Irak en 2003, la parole de l’Amérique était déjà plus que suspecte – même si Obama lui a redonné de la crédibilité. La guerre froide s’est nourrie de contre-vérités assénées à l’Ouest comme à l’Est. Mais l’omniprésence du mensonge trumpien marquerait une rupture, avance Hayden dans le New York Times : « Accepter cette posture de post-vérité, c’est se départir des leçons des Lumières qui ont fait l’Amérique depuis le XVIIIsiècle la centralité des faits, l’humilité face à la complexité. »
A Moscou, le mensonge fait partie d’une réécriture des événements qui, de bonne ou de mauvaise foi, impute à « l’Occident » tous les malheurs du pays. La Russie serait visée par un complot occidental – explication fournie chaque fois que la complexité du réel vient contredire la version poutiniste de l’histoire. Cela n’empêche pas les coups tordus, comme dans l’affaire Arkadi Babtchenko, le journaliste russe, « assassiné » un jour à Kiev, ressuscité le lendemain par les services ukrainiens !

Mais le procès général intenté à l’Occident, pas toujours faux, gomme la singularité de chaque situation. Il installe un manichéisme qui évoque une réalité autre que la vraie, la réelle – une réalité alternative.
Chez Poutine, l’exercice relève du calcul politique, chez Trump, d’un narcissisme pathologique. Dans un cas comme dans l’autre, il y a danger. Dans son traité sur la tyrannie, le grand historien américain Timothy Snyder observe : « Abandonner les faits, c’est abandonner la liberté. Si rien n’est vrai, il n’y a plus de fondement à la critique du pouvoir. »
PS : Pierre Hassner, mort le 26 mai, mobilisait son immense culture pour analyser son temps. Une question hantait cet homme tout d’intelligence et de générosité : et si nous n’avions rien appris du XXsiècle ? Nous devons beaucoup à Pierre Hassner.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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