Lise Haddad : « Les personnes sont devenues des réservoirs d’organes »,

Alternative Santé N°58 – juin 2018 –

Lise Haddad travail sur la douleur, lLise Haddad travaille sur la douleur, l’éthique de la discussion, la fin de vie et le prélèvement d’organes de donneurs à cœur arrêté © Marc Rozenblum

Lise Haddad, philosophe dans l’unité d’évaluation et de traitement de la douleur dans l’hôpital Saint-Louis et spécialiste des questions liées au don d’organes, a travaillé durant neuf ans dans le comité d’éthique d’une société savante. Elle revient sur la réalité du don d’organes, loin d’être aussi belle et généreuse que son image altruiste le laisse croire.
Alternative Santé. Le don d’organes serait-il régi par des intérêts peu avouables ?
Lise Haddad. Oui, le corps apparaît désormais comme une réserve de précieux organes à distribuer. Cela paraît logique, car le but est de sauver des vies. Mais les médecins et réanimateurs sont devenus obsédés par les organes qu’ils peuvent récupérer. Ils y pensent même avant le décès de la personne. Déjà quand le patient est dans le coma, même léger, ils commencent à faire des sérologies pour gagner du temps dans l’éventualité d’un prélèvement. Certes, beaucoup de malades sont en attente de greffe. Mais cette façon d’obtenir des organes suppose un décompte obscène : on ne perçoit plus les patients comme des personnes, mais comme des réservoirs d’organes.
Le don d’organes est-il lui aussi soumis à la rentabilité ?
Oui, bien sûr ! On parle de « pénurie d’organes » comme on parle de pénurie de pétrole ou de denrées alimentaires. Les organes sont devenus des produits de consommation. Il y a des enjeux d’argent, de prestige et de pouvoir, car un médecin qui prélève beaucoup d’organes voit augmenter ses chances de promotion et de crédits à son service. Cela génère beaucoup de profit : les machines, les traitements antirejet, etc. Cette obsession d’obtenir des organes entre en contradiction avec le respect du corps mort. On n’est pas loin de la profanation de cadavre. Le morcellement du corps et le fait de jeter les organes inutilisables posent des questions éthiques qui ne sont jamais soulevées, car elles semblent dérisoires devant le fait de sauver des vies.
La médecine fait-elle preuve d’un défaut d’éthique ?
Le don d’organes amène effectivement des conflits d’intérêts. Même s’il s’en défend, un médecin qui a la possibilité de sauver au moins huit personnes en prélevant un jeune accidenté de la route peut être influencé dans la décision d’arrêt de traitement. Lorsqu’un praticien pense que le patient n’a que 10 % de chances de s’en sortir, il existe de grands risques qu’il préfère sauver d’autres vies avec ses organes. Les institutions de santé tentent de répondre à des injonctions contradictoires : une prise en compte de l’éthique, un accroissement de l’autonomie du patient et en même temps une politique sanitaire visant à faire des économies tout en sauvant le plus grand nombre de vies possible. Or, tous ces éléments sont incompatibles.
Comment expliquez-vous l’unanimité de la population en faveur du don d’organes ?
Le don est présenté comme un acte de générosité, d’héroïsme, comme si le corps était un bien qu’on peut partager et distribuer. Il existe toute une idéologie dans le discours des associations de greffés. Elles disent vouloir planter des arbres comme pour les héros de guerre, rendre la mort altruiste, héroïser la mort des donneurs en disant qu’ils ne sont pas morts pour rien. L’opinion publique y croit parce qu’elle est très mal informée. Demandez aux gens s’ils savent comment se passent les prélèvements, et vous pourrez mesurer leur degré d’ignorance. Les prélèvements sont d’une extrême brutalité et éprouvants pour les préleveurs eux-mêmes. Un donneur jeune est littéralement vidé de ses organes. De plus, cette idée odieuse que la mort d’un patient prélevé a été « utile » cause beaucoup de dégâts. La mort utile ne permet pas à la famille de faire son deuil, surtout lorsqu’elle apprend que les organes de leur proche ont été ainsi distribués. De plus, on pense toujours aux greffés sauvés, mais les greffes ne sont pas toujours pertinentes ni simples à vivre. Des gens en meurent car certaines greffes sont effectuées trop tard sur des patients trop fragiles qu’elles achèvent ; d’autres se suicident car ils ne supportent pas d’avoir été greffés.
On pense à Frankenstein. Nos organes sont-ils devenus des pièces de rechange ?
Oui, d’autant que les greffes ne sont pas toujours vitales. Leur pertinence constitue elle aussi une question en soi. La demande si pressante d’effectuer des prélèvements n’est pas toujours accompagnée d’une vraie réflexion sur l’utilisation de ces organes. Quand on entend les médecins parler du manque d’organes disponibles du fait des progrès de la sécurité routière, les préleveurs attendre les longs week-ends en espérant des morts sur les routes ou craindre qu’un malade ne meure pas, le pire est à venir concernant la chosification de l’humain.

Il est difficile d’imaginer que nos organes puissent être prélevés sans notre consentement. Comment en est-on arrivé là ?
Le prélèvement d’organes se fait par consentement présumé depuis 1976 : chaque personne est considérée comme donneuse potentielle si elle n’a pas manifesté son opposition de son vivant. En réalité, ce n’est pas un consentement présumé puisque les gens connaissent rarement cette loi. Il était toutefois d’usage de demander aux proches la position du défunt sur le prélèvement. Pour éviter les refus des familles, un nouveau décret de janvier 2017 élude cette étape : les proches ne sont plus consultés. Seule une inscription sur le registre des refus de son vivant est de nature à empêcher le don d’organes. Les prélèvements deviennent donc beaucoup plus faciles, car ils sont automatiques.
Les familles n’ont plus aucune possibilité de s’opposer ?
Non, depuis l’année dernière, les familles n’ont plus rien à dire si le patient décédé ne s’est pas inscrit préalablement dans le registre des refus. Or peu de gens sont au courant des différents types de prélèvement et des conditions très lourdes du prélèvement type Maastricht III, disposition qui est passée dans le plus grand secret. Je ne suis pas sûre que le public y aurait été très favorable s’il avait été consulté.
Qu’est-ce que Maastricht III ?
Depuis 2005 se pratiquent des prélèvements d’organes sur donneurs à cœur arrêté et pas nécessairement en état de mort encéphalique. Il existe quatre catégories de prélèvement sur donneurs à cœur arrêté définis lors d’une réunion de consensus à Maastricht en 1995 : Maastricht I, les malades font un arrêt cardiaque sans la présence de secours qualifié ; Maastricht II, l’arrêt cardiaque se produit en présence de secours qualifiés qui ne parviennent pas à les réanimer ; Maastricht III, les patients font un arrêt cardiaque prévisible car les médecins ont décidé d’arrêter les traitements ; Maastricht IV, l’arrêt cardiaque survient après la mort encéphalique. Le prélèvement de type Maastricht III pose des problèmes éthiques, mais a pourtant été autorisé en 2013.
Quels sont ces problèmes posés par Maastricht III ?
Les organes prélevés dans les conditions de Maastricht I et II sont rarement utilisables car ils sont réalisés dans la précipitation. Le Maastricht III a été très prisé car le décès est prévisible puisqu’il intervient après un arrêt de traitement. Pour obtenir des organes « de bonne qualité » et utilisables, il faut les préserver avant la mort du donneur ce qui suppose des examens et des traitements invasifs proches de l’acharnement thérapeutique, contraire à la loi ­Leonetti. L’esprit de cette loi était d’éviter des états de survie dégradants rendus possibles par les techniques de réanimation mais sans aucun espoir de récupération. Or, cette humanisation de la mort à l’hôpital disparaît derrière l’exigence d’obtenir toujours plus d’organes de bonne qualité.
Quand un patient fait un arrêt cardiaque, les secours font 30 minutes de massage cardiaque, puis s’arrêtent 5 minutes pour constater le décès. Ils reprennent alors le massage cardiaque pour tenir en vie les organes et les irriguent grâce à une circulation extracorporelle. Il se trouve que la circulation extracorporelle fait partie aussi des techniques de réanimation. En 2008, un patient dont le cœur s’était arrêté et à qui on avait fait une circulation extracorporelle globale destinée au prélèvement de ses organes s’est réveillé. Pour éviter cette « perte d’organes », on utilise à présent une sonde de ­Gillot qui limite la circulation extracorporelle aux organes destinés au prélèvement. Cet utilitarisme amène à des transgressions de plus en plus graves qui me paraissent très dangereuses.
Faut-il stopper le prélèvement d’organes ?
Non, bien sûr, on ne peut pas arrêter les greffes, mais il y a des façons de faire. Il faudrait d’abord une grande campagne d’information pour faire connaître au grand public les modalités de prélèvement. Il faudrait aussi revenir sur la loi 2017 qui fait du corps un bien de l’État ; surveiller davantage les indications de greffes et se montrer beaucoup plus vigilants sur les techniques de prélèvement.
En savoir plus :
La médecine de mort, Lise Haddad avec Jean- Marc Dreyfus, éd. Vendémiaire, 2014.
Enjeux éthiques de la réanimation, Louis PuyBasset, éd. Springer & Verlaag, 2010.
Adolescence et prise de risque, Annie Birraux et Didier Lauru, éd. Albin Michel, 2010.
Le tiers- corps, réflexions sur le don d’organes, Sylviane Agacinski, éd. du Seuil, 2018.

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