Entretien – Marcel Rufo : « On devrait interdire la psychiatrie aux pessimistes »

Je ne serais pas arrivée là si… « La Matinale du Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. Le pédopsychiatre raconte son enfance fondatrice d’immigré italien à Toulon.

Le Monde | 27.05.2018 | Propos recueillis par Pascale Krémer
Célèbre spécialiste de l’enfance, professeur émérite de l’université d’Aix-Marseille, le pédopsychiatre Marcel Rufo, 73 ans, qui consulte encore à Marseille, a dirigé La Maison de Solenn, à Paris, et publié une trentaine de livres. Il prépare un nouvel ouvrage pour conseiller les parents d’« enfants tyrans ».*
Je ne serais pas arrivé là si…
… Si mes parents n’avaient pas été revendeurs en fruits et légumes au cours Lafayette, à Toulon, à côté de l’école que je fréquentais. Ils vendaient des melons, des grenades, des nougats, mes enseignants étaient leurs clients. En 3e, j’ai passé le concours de la « petite Ecole normale », celle d’instituteur, et j’ai réussi. Compte tenu de mon milieu social, c’était une accélération incroyable d’accéder à cette grande noblesse intellectuelle. Mais le proviseur, sa femme et un prof de maths sont descendus au « banc » de légumes de mes parents et leur ont dit : « Laissez-le continuer, il peut faire mieux qu’instit’. »
Toute votre famille venait d’Italie, c’est cela ?
Oui, dans les années 1900-1910, ma grand-mère maternelle, Eugénie, est arrivée de Ligurie, les parents de mon père, Jeanne et Clemente Rufo, sont venus des Abruzzes. Chaque été, j’étais placé trois-quatre mois chez les cousins à Imperia, en Ligurie, parce que c’était à ce moment-là que mes parents travaillaient le plus, avec les touristes. J’étais heureux comme tout, avec Nanin, le cousin militant communiste à l’italienne qui donnait le quart de son salaire au Parti, qui m’emmenait dans les manifs et m’envoyait aussi à l’église en me disant : « Ça peut toujours servir. »
Vous parliez parfaitement les deux langues ?
Quand j’entre en 11e (au CP), en 1949, on est 50 élèves par classe. Mon institutrice, Mme Rouen, une ogresse blonde avec des seins énormes, s’inquiète parce que je ne réponds pas à ses questions. Elle pense que je suis sourd ou idiot.
Elle me fait tester par la psychologue, qui lui explique que je suis plutôt intelligent. Mais comme je suis bilingue, je pense en italien et je dois traduire dans ma tête avant de répondre. L’institutrice, horriblement culpabilisée, me colle le prix d’excellence à la fin de l’année. Ça, c’est déterminant. Je deviens l’idole du marché. Et j’ai encore le prix les années suivantes. Les psychologues et les enseignants sont les cariatides de ma carrière.
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Avez-vous le souvenir de privations, dans cet immédiat après-guerre ?
Vous vous dites « inscrit dans cette enfance », elle vous a tant marqué ?
Comme dans « La Promesse de l’aube », de Romain Gary, vous portiez tout l’espoir familial ?
Comment le fils d’un marchand de légumes ambulant se lance-t-il dans les études de médecine ?
Mais comment avez-vous appris à naviguer ?
La médecine, c’est donc un pur hasard ?
Vous avez été neurologue, neuropsychiatre, avant de devenir pédiatre puis pédopsychiatre. Vous avez cheminé vers l’enfant malade…
Et la psychiatrie, comment y venez-vous ?
Vous chassez les nuages noirs en consultation depuis 1965…
De 2004 à 2007, à Paris, vous avez dirigé La Maison de Solenn (hôpital Cochin), qui ouvrait pour prendre exclusivement en charge les adolescents en difficulté. L’adolescence aura été votre grand combat ?
Vous êtes l’auteur d’une trentaine de livres et vous êtes très présent dans les médias. Est-ce du narcissisme ?
Vous êtes le père d’Alice, normalienne et énarque, qui est conseillère diplomatique à l’Elysée. Un pédopsychiatre est-il meilleur père que d’autres ?
Est-ce que le sort des réfugiés interpelle le petit-fils de migrants que vous êtes ?
* « Dictionnaire amoureux de l’enfance et de l’adolescence » (éditions Plon, 2017)

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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