Chine – Le Xinjiang, une prison géante pour Ouïghours

Ouest-France 30/07/2018
La Chine a transformé le Xinjiang en prison pour les Ouïghours musulmans

Un jeune Ouïghour pleure lors d’une manifestation à Istanbul début juillet. | OZAN KOSE / AFP
La Chine a placé cette région sous haute surveillance, avec des moyens sécuritaires sans précédent dans le monde. Au nom de la lutte contre le terrorisme, un million de personnes, essentiellement des musulmans, serait emprisonné. Des incarcérations arbitraires, analyse le chercheur Marc Julienne, pour Ouest-France.

La région du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine, est devenue une immense prison. Pékin veut mettre au pas les Ouïghours, ethnie de tradition musulmane qui s’y bat pour son autonomie (lire ci-dessous)..
Depuis le printemps, les témoignages se multiplient sur ces détentions de masse. Le chiffre d’un million de Ouïghours emprisonnés circule. C’est une extrapolation, tirée d’officiels du régime qui estiment à 10 % le taux de « radicalisation » sur une population musulmane de 10 millions dans le Xinjiang. Mais pas que…
En mai, le chercheur Adrian Zenz, de l’École européenne de Korntal (Allemagne), a déduit à peu près le même chiffre en épluchant des appels d’offres pour la construction de camps (nombre de lits, etc.) et de recrutement de personnels de sécurité.

Entre 2016 et 2017, « les arrestations ont grimpé de 731 % dans le Xinjiang. Cela représente 21 % de toutes les arrestations en Chine ! », indique Renee Xia, de l’ONG China Human Rights Defenders, mercredi. Contrôlés en permanence par la police, et surveillés dans leur quotidien par des civils zélés, les Ouïghours (et les Kirghiz, les Kazakhs musulmans) vivent dans la hantise d’être arrêtés.

Entretien, avec Marc Julienne, doctorant à l’Inalco, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique.
Qui sont exactement ces Ouïghours ?
Turcophones et musulmans, les Ouïghours sont historiquement implantés dans ce qui constitue actuellement la « Région autonome ouïghoure du Xinjiang ». Elle couvre un territoire grand comme 2,5 fois la France, située dans les confins du Nord-ouest chinois, à la frontière avec la Mongolie, la Russie, l’Asie centrale, le Pakistan et l’Afghanistan. Alors que les Ouïghours représentaient dans les années 1950 la grande majorité de la population du Xinjiang (+70 %), ils ne constituent aujourd’hui que 45 % des 21 millions d’habitants de la région. Cette baisse s’explique par les vagues de migration de Hans (majorité ethnique chinoise) depuis la déclaration de la République populaire de Chine en 1949.
Pourquoi ont-ils choisi la voie du djihadisme ?
Il faut préciser d’emblée que les djihadistes sont ultra-minoritaires au sein de la population ouïghoure. Les ouïghours sont en revanche fortement nationalistes, très attachés à leur culture, langue, tradition et religion. Parmi les militants ouïghours, certains demandent une plus grande autonomie au sein de l’État chinois, d’autres la création d’un État indépendant du Turkestan oriental.
Vidéo
WorldUyghurCongress
✔ @UyghurCongress
#China has been operating extensive internment camps holding upwards of one million #Uyghurs as well as ethnic #Kazakhs since early 2017.
The camps are operated extra-legally as Uyghurs are not charged w/ any crime.
The international community has remained remarkably silent.
15:30 – 25 juil. 2018

Le Congrès mondial ouïghour alerte sur des incarcérations massives et arbitraires.
Les indépendantistes se répartissent entre pro-démocrates non-violents (le Congrès mondial ouïghour) et ceux qui privilégient l’action violente (Parti islamique du Turkestan, PIT). Depuis la conquête du Xinjiang par l’empire Qing au XVIIIe siècle, les mouvements indépendantistes ont toujours existé, se rattachant opportunément aux idéologies en vogue, comme le panturquisme et le jadidisme au XIXe, le marxisme au XXe, ou les pro-démocrates et les islamistes.
Les islamistes ouïghours ont émergé dans les années 1980, dans le contexte de la victoire des moudjahidin contre l’URSS en Afghanistan en 1989, de l’indépendance des Républiques d’Asie centrale, puis de la montée en puissance d’al Qaeda dans les années 1990. Ils ont vu dans le djihad un mode d’action efficace contre l’oppresseur chinois. Les islamistes sont aujourd’hui représentés par le PIT actif au Pakistan et en Syrie. Toutefois, les combattants ouïghours sont avant tout des nationalistes luttant pour l’indépendance de leur pays, plutôt que pour un califat global.
Quand le régime chinois a-t-il décidé de renforcer la sécurité au Xinjiang ?
Les années 2013-2014 sont un tournant clef pour comprendre les politiques en vigueur au Xinjiang de nos jours. Durant cette période, la Chine a fait face à des attaques terroristes d’une ampleur inédite, faisant au total plus de 400 morts et 460 blessés, notamment à Pékin (place Tiananmen), Kunming, Urumqi ou Canton. Pour les autorités chinoises, la question terroriste est passée d’une menace circonscrite au Xinjiang à une menace nationale.
Elles ont alors réagi en votant une loi antiterroriste, en renforçant le dispositif sécuritaire au Xinjiang et dans le reste de la Chine, et en nommant en 2016 à la tête de la région ouïghoure, Chen Quanguo, l’ancien chef du Tibet, connu pour y avoir imposé la stabilité d’une main de fer.
Quelles sont ces nouvelles mesures sécuritaires ?
Au Xinjiang, l’appareil sécuritaire, déjà très fort depuis les premières révoltes des années 1990, s’est considérablement renforcé depuis 2015 jusqu’à devenir un « appareil sécuritaire total » et inédit dans le monde. Les personnels de sécurité quadrillent le territoire, comprenant des effectifs civils (délégués de quartier, assistants de police), policiers et militaires (police armée et armée). Dans les villes, on croise de petits postes de police flambant neufs tous les 300 m environ. En plus de ces personnels, les services de sécurité usent de moyens technologiques inédits allant de la surveillance des réseaux sociaux aux systèmes intégrés de caméras à reconnaissance faciale. Les smartphones sont aussi régulièrement contrôlés et leurs données aspirées.
cartes d’identité numériques sont contrôlées de manière systématique lors des contrôles de police, des checkpoints sur les routes ou encore à l’entrée des stations essence. La vente de couteaux est conditionnée à l’inscription d’un QR code sur la lame permettant d’identifier le vendeur et l’acheteur. Les seules armes en libre-service restent les brochettes qui servent au barbecue de mouton, spécialité culinaire locale !
Enfin, une campagne de construction de « centres de transformation par l’éducation », communément appelés camps de rééducation, a été lancée au printemps 2017. Des centaines de milliers de personnes (principalement ouïghoures) y ont été enfermées temporairement ou indéfiniment. Ces détentions extrajudiciaires sont décidées de manière arbitraire et sans jugement. À l’intérieur de ces camps, les détenus suivent une rééducation politique. Apprenant les chants patriotiques communistes et la pensée de Xi Jinping, ils sont contraints de faire leur autocritique. Les témoignages d’ex-détenus révèlent des conditions de détentions extrêmement difficiles, ainsi que des cas de torture.
Cette lutte contre le terrorisme est-elle efficace ? Est-elle démesurée ?
D’un point de vue purement statistique, le nombre d’attaques a considérablement chuté depuis 2015. On peut donc en déduire qu’à court terme ces politiques sont efficaces. Toutefois, à moyen et long terme, les effets d’un appareil sécuritaire total et appliqué de manière indiscriminée à toute une population, risquent fort d’engendrer l’aliénation durable de la population ouïghoure et une aggravation difficilement réversible des relations interethniques au Xinjiang.
Tout porte à croire que les politiques sécuritaires au Xinjiang auront un effet inverse que celui escompté, soit l’augmentation du radicalisme violent contre les Hans, le développement de la solidarité et de la mobilisation des Ouïghours à l’étranger, voire le ciblage des intérêts chinois à l’étranger par des militants ouïghours violents.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans International, Politique, Social, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.