Jean-Claude Guillebaud – L’infini procès des médias

Télé Obs – 16 juillet 2018 – Jean-Claude Guillebaud,  Journaliste – 

L’infini procès des médias (Stéphane de Sakutin/AFP/POOL)
L’omnipotence et les dérapages des médias sont devenus un thème récurrent traité sur le mode passionnel. Dans le même temps, ils sont tout autant courtisés que fustigés.
De crise en crise, le procès des médias n’en finit pas de rebondir. Mais il n’est pas sûr qu’il avance. Mené le plus souvent par les médias eux-mêmes, il paraît hésiter entre l’exorcisme collectif, l’autoflagellation et l’explication plus ou moins embarrassée. Paradoxalement (mais est-ce vraiment un paradoxe ?), c’est le triomphe généralisé du « médiatique » sur les ruines de la pensée, celles de l’Université, des sciences humaines et du journalisme lui-même, qui justifie ce procès éternellement recommencé. C’est l’apothéose des médias dans la société moderne qui nourrit ce doute fondamental : celui de l’illégitimité.
Comme si, en matière intellectuelle, idéologique, politique même, les médias exerçaient désormais – volontairement ou pas – une manière de régence touche à tout, insatisfaisante et usurpée. Occupant progressivement la quasi-totalité du « champ », aspirés par le vide alentour, les médias ont investi ces dernières années des territoires (politique, économie, diplomatie, création artistique, etc.) qu’ils ont soumis à leurs règles et à leurs rituels. Ils ont retiré de ces conquêtes successives une « toute-puissance » ambiguë, un peu contrainte et bien moins contrôlée de l’intérieur qu’on ne l’imagine.
De crise en crise, le procès des médias n’en finit pas de rebondir. Mais il n’est pas sûr qu’il avance. Mené le plus souvent par les médias eux-mêmes, il paraît hésiter entre l’exorcisme collectif, l’autoflagellation et l’explication plus ou moins embarrassée. Paradoxalement (mais est-ce vraiment un paradoxe ?), c’est le triomphe généralisé du « médiatique » sur les ruines de la pensée, celles de l’Université, des sciences humaines et du journalisme lui-même, qui justifie ce procès éternellement recommencé. C’est l’apothéose des médias dans la société moderne qui nourrit ce doute fondamental : celui de l’illégitimité.
Comme si, en matière intellectuelle, idéologique, politique même, les médias exerçaient désormais – volontairement ou pas – une manière de régence touche à tout, insatisfaisante et usurpée. Occupant progressivement la quasi-totalité du « champ », aspirés par le vide alentour, les médias ont investi ces dernières années des territoires (politique, économie, diplomatie, création artistique, etc.) qu’ils ont soumis à leurs règles et à leurs rituels. Ils ont retiré de ces conquêtes successives une « toute-puissance » ambiguë, un peu contrainte et bien moins contrôlée de l’intérieur qu’on ne l’imagine.
Si régence envahissante il y a, alors c’est une régence sans programme, sans Constitution, sans volonté et sans chefs. Le fameux règne des médias n’est jamais qu’une métaphore douteuse, elle-même médiatique, désignant au mieux une effervescence désordonnée et versatile. La vérité, c’est que dilaté à l’infini, l’empire des médias n’est gouverné par personne. Sauf exception, il n’obéit qu’à des inclinations mimétiques, à des logiques devenues folles dont les journalistes eux-mêmes subissent la tyrannie. Des logiques (celle du spectacle, celle de la vitesse ou celle du marché) dont on commence, aujourd’hui seulement, à analyser l’inquiétant fonctionnement. Cette expansion abusive du territoire qui était jadis celui du journalisme ne s’est d’ailleurs pas faite sans dommages. Une corruption réciproque s’est opérée de façon pour ainsi dire mécanique entre les médias et les champs successifs qu’ils investissaient. Une sorte de connivence sadomasochiste réunit désormais lesdits médias et leurs différents partenaires sans que l’on puisse clairement discerner, au milieu des lamentations générales, qui est la victime et qui est le bourreau.
Une confusion en résulte qui, pour l’instant encore, favorise davantage la polémique et le ressentiment que l’analyse réfléchie. Il y a un côté scène de ménage dans cette empoignade. Les médias, leur omnipotence supposée et leurs dérapages sont devenus un thème récurrent traité, le plus souvent, sur le mode passionnel. Et contradictoire. Car, dans le même temps, les journaux ou les chaînes et stations de l’audiovisuel sont tout autant courtisés que fustigés.
Des intellectuels revendiquent avec hauteur tel ou tel territoire perdu, mais ils guignent, du coin de l’œil, l’accès au petit écran. Des politiques ou des patrons s’en prennent aux « sottises des journaleux » mais s’empressent de sacrifier aux lois du spectacle dès que la demande leur en est faite. Des diplomates regrettent sur un ton navré l’irresponsabilité d’un scoop mais chaque voyage officiel mobilise un charter entier de journalistes. Pour ne pas parler des ministres, faisant désormais – presque tous ! – antichambre dans les émissions de variétés…
Le pouvoir d’intimidation ou de récupération du médiatique se révèle ainsi indéfini et imparable, sauf à lui claquer la porte au nez, stratégie magnifique et coûteuse que seuls quelques solitaires choisissent d’appliquer. Quant aux journalistes, promus tout à la fois au rang de stars populaires et d’intellectuels de substitution, si leur ego est comblé, ils ne s’accommodent pas toujours aussi bien qu’on le croit de ce statut flatteur mais inhabitable. Splendeur et misère du journalisme, en effet… Car cette crise témoigne d’un vide bien plus béant encore que celui qui résulterait d’une panne de la pensée ou d’un effacement provisoire des intellectuels. C’est aussi à des institutions malades comme la justice ou l’enseignement, à des relais politiques comme le Parlement, à des structures d’encadrement comme les syndicats ou les partis que les médias sont sommés, mine de rien, de se substituer.
Cette tâche qui leur est assignée n’est pas seulement au-dessus de leur force, elle est intrinsèquement saugrenue. Et, pour le dire poliment, inappropriée…

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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