Le silence, phénomène en voie de disparition

Charlie Hebdo – 08/08/2018 – L’empire de sciences / Antonio Fischetti –
Les endroits silencieux deviennent de plus en plus rares sur la planète. Il faut s’efforcer de les préserver, mais la quête effrénée du silence peut aussi avoir des effets pervers.
Les vacances, c’est pour beaucoup de gens l’occasion de trouver un peu de silence. Ou du moins, un peu plus de calme que le reste de l’année. Mais si vous quittez le vacarme de la ville pour vous retrouver sur une plage bruyante où les bruits des bagnoles sont remplacés par les hurlements de gosses, ce n’est guère reposant.  Sans parler des voisins qui braillent dans leur téléphone portable, tout aussi nombreux à la plage qu’à la ville.
Et encore, on ne parle pas de vrai silence. En théorie, le silence parfait, c’est zéro décibel : aucun son audible par l’oreille humaine. Sauf que, dans la réalité, il y a toujours du bruit. Même dans une campagne très calme, vous avez au moins dix ou vingt décibels, à cause du vent dans les feuillages ou des insectes et des oiseaux… Mais en comparaison de ce que nos oreilles engouffrent d’habitude, cela donne quand même l’impression de silence. Pour se rapprocher le plus possible du zéro décibel, il faut aller dans un désert ou au sommet d’une montagne. Le problème, c’est que ces zones silencieuses deviennent de plus en plus rares. Où que vous soyez, tendez bien l’oreille, ce serait bien exceptionnel que vous n’entendiez pas un bruit d’avion ou d’autoroute. Dénicher un espace vierge de décibels humains devient un exploit.
Porter plainte contre les cigales
Le bioacousticien américain Gordon Hempton s’est baladé un peu partout sur terre, micro en main, à la recherche de tels endroits. Il en a bien trouvé quelques dizaines ici et là, mais il estime qu’il est urgent de lancer un cri pour sauver le silence : « Si rien n’est fait pour préserver et protéger ces zones, le silence risque de disparaître dans les dix prochaines années« . Il a notamment déniché une zone de silence dans un parc américain – le parc national Olympique, dans l’État de Washington – et il dit avoir convaincu des compagnies aériennes de dévier leur route pour le préserver. A part ça, Gordon Hampton est sans doute mû par de nobles idéaux, mais en bon Américain, il ne peut pas s’empêcher d’en faire une source de bénéfices puisque, sur son site Internet, il vous propose de télécharger une heure de silence pour une dizaine de dollars. Écouter un enregistrement de silence pour se reposer les oreilles, il faut quand même le faire ! (son site : https://www.soundtracker.com/)
En France, on est encore loin  de dévier les lignes aériennes pour éviter les décibels. En revanche, il y a eu d’autres initiatives nettement plus discutables, pour ne pas dire absurdes. Ainsi, en 2017, des habitants d’un village de haute-Savoie, Le Biot, ont lancé une pétition contre les cloches de vaches. « Nous voudrions nous plaindre du bruit des animaux sur les pistes en face des chalets », disait le texte. Les pétitionnaires étaient surtout des Anglais propriétaires de résidences secondaires (et il faut souligner qu’ils n’étaient pas gênés par le bruit de la route départementale qui leur permettait de venir profiter de la neige). Toujours à propos de cloches, les habitants du village d’Asswiller, en Alsace, ont porté plainte contre celles des églises. On peut saluer la dimension anticléricale su geste,mais pas sûr que la  convivialité y gagne. A Grignols, en Dordogne, Un habitant a attaqué en justice son voisin, sur le terrain duquel il y avait une mare peuplées de grenouilles ayant le très mauvais goût d’émettre de perturbants coassements. Et tenez vous bien, la cour d’appel de Bordeaux a ordonné le comblement de la mare délictueuse… Encore plus fort, un couple de Parisiens en vacances à Carry-le-Rouet, sur la Côte d’Azur, s’est rendu à la gendarmerie pour porter plainte contre les cigales : mais là, tout de même, les militaires les en ont dissuadés.
Même dans un registre moins psychiatrique, la quête effrénée du silence peut parfois rendre fou. L’architecte Pascal Amphoux témoigne « qu’après avoir rendu une rue piétonne, on constate souvent une augmentation des plaintes pour bruits de voisinage« . Comme les gens n’entendent plus les voitures, ils sont gênés par les conversations provenant des bars. Ajoutez à cela la gentrification de la population, avec des bobos qui, après s’être installés dans des quartiers auparavant populaires, s’efforcent de rendre muets les lieux de vie.
On sait que la gêne est un ressenti intime qui ne se résume pas à des mesures de décibels. L’acousticienne Catherine Lavandier a mené une enquête sociologique sur le façon dont les gens définissent une « zone calme » : « On relève trois grands types de réponse. Pour certaines personnes, le calme c’est n’avoir absolument aucun bruit; pour d’autres, c’est d’avoir des bruits d’eau ou d’oiseaux qui les transportent ailleurs; et pour d’autres encore, c’est une zone de partage où l’on peut socialiser avec ses voisins sans être obligé de s’isoler des autres. » Autrement dit, le rejet des bruits peut aussi bien représenter la fuite de l’autre que la recherche du meilleur contact avec lui.
Même si la perception du silence varie selon les régions et les époques, elle comporte toujours une dimension politique, comme le montre l’historien Alain Corbin 1 : » « Le silence est historiquement lié à la religion et au recueillement, et il aussi utilisé comme outil de pouvoir par celui qui veut faire taire l’autre. » Au fond, à travers la quête du silence, c’est la relation à soi et aux autres qui s’exprime. Entre l’absurdité de faire taire les cigales et le besoin légitime de calme, il faut trouver le juste équilibre. D’abord savoir ce qu’on met dans le silence, pour ensuite s’efforcer de le chercher – ou pas.
1  A lire  : « Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours » (Alain Corbin / Albin Michel) – 16 € 50 –
Le silence n’est pas la simple absence de bruit. Il réside en nous, dans cette citadelle intérieure que de grands écrivains, penseurs, savants, femmes et hommes de foi, ont cultivée durant des siècles. A l’heure où le bruit envahit tous les espaces, Alain Corbin revient sur l’histoire de cet âge où la parole était rare et précieuse. Condition du recueillement, de la rêverie, de l’oraison, le silence est le lieu intime d’où la parole émerge. Les moines ont imaginé mille techniques pour l’exalter, jusqu’aux chartreux qui vivent sans parler. Philosophes et romanciers ont dit combien la nature et le monde ne sont pas distraction vaine. Une rupture s’est produite, pourtant, aux confins des années 1950, et le silence a perdu sa valeur éducative. L’hypermédiatisation du XXIe siècle nous contraint à être partie du tout plutôt que de se tenir à l’écoute de soi, modifiant la structure même de l’individu. Redécouvrir l’école du silence, tel est l’enjeu de ce livre dont chaque citation est une invitation à la méditation, au retour sur soi. Avec ce goût pour l’insaisissable qui a donné naissance à ses plus grands livres, (Le miasme et la jonquille, Les cloches de la terre…), Alain Corbin nous invite à entendre une autre Histoire.

A propos werdna01

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