Les marchands de vent

Télé Obs – 20/08/2018 – Jean-Claude Guillebaud / journaliste – 
En voulant s’assurer contre le moindre risque, le consommateur occidental démontre qu’il ne croit plus en l’avenir. Signe d’une société qui s’effondre ?
Les progrès de la sottise marchande sont décidément sans limites. Il y a peu, les médias nous ont appris que plusieurs sociétés de locations de vacances proposaient à leurs clients de s’assurer contre… le mauvais temps. Ce qui ressemble à une galéjade ne l’est pas. Moyennant une prime de plusieurs dizaines d’euros, il devient possible de se garantir contre des vacances gâchées par un ensoleillement insuffisant. Pour mesurer ce dernier des règles précises ont même été mises au point. L’assurance s’applique si l’on a dûment constaté, sur une semaine, moins de trois jours ensoleillés. Pour compter une journée comme « belle », il faut qu’elle connaisse deux heures consécutives d’ensoleillement entre 10 heures et 18 heures. Détail drolatique : on ne parlera d’ensoleillement que si l’ombre des choses et des gens est « bien dessinée ». Tout cela sera vérifié, évalué, archivé par une entreprise spécialisée, liée à Météo France. Ainsi les malchanceux – ceux du mois de juillet, par exemple – pourront-ils se consoler en encaissant un chèque compensatoire, dans la limite de quelques centaines d’euros.
Au-delà d’une éventuelle arnaque, cette innovation a valeur de symptôme. Un effrayant symptôme. Tout ce qui constitue notre vie devient ainsi calculable, mesurable, assurable. Nos sociétés vieillissantes, désenchantées, inquiètes sont invitées à se protéger des aléas les plus ordinaires. Moyennant finance, elles pourraient ainsi se garantir contre le mauvais sort, y compris les caprices de la météo. Disant cela, je ne minimise pas le désagrément de voir gâchées par la pluie des vacances attendues, préparées, espérées ; des vacances pour lesquelles certains ont économisé toute l’année. Je n’ai pas envie d’ironiser sur la tristesse des journées pluvieuses au camping, avec les enfants qui tournent en rond et les mamans découragées. Sans parler de ceux des citoyens – une bonne moitié – qui ne partent jamais en congés.
Il n’empêche ! Devant pareille logique « assurantielle », on hésite entre rire et consternation. Pourquoi ne pas aller un peu plus loin ? Pourra-t-on un jour s’assurer contre le chagrin d’amour, la mésentente conjugale, la mauvaise fortune aux jeux de hasard, un rôti trop cuit, un vent trop insistant, l’ingratitude des enfants, la mauvaise humeur du patron ou la mauvaise haleine du voisin d’autobus. Cette « extension de garantie » permettrait de se protéger juridiquement contre toute surprise, tout imprévu, toute brisure dans le déroulé mécanique des choses. C’est-à-dire, au bout du compte, contre la vie elle-même, ou plus exactement contre ce qui lui donne sa saveur. Veut-on vraiment se protéger de la vie ? Ce nouveau « produit financier » en dit long, en effet, sur l’exténuation de nos sociétés développées. Si elles souscrivaient massivement à ce type de proposition, elles révéleraient du même coup qu’elles ne sont plus capables de sursaut créatif, d’esprit d’aventure et d’audace. Misère ! Alors, elles ne pèseraient pas lourd dans la grande compétition planétaire du moment. D’autres sociétés, plus jeunes, plus entreprenantes, moins frileuses finiraient par manger toutes crues celles de notre vieille Europe.
Tous se passe comme si les Occidentaux que nous sommes consentaient à être, pour de bon, des « hommes du couchant », des hommes fatigués que hante la crainte du déclin ou de la fin du monde. A rebours de la géographie, il faudrait essayer de redevenir, envers et contre tout, des « hommes du levant ». Notre moteur est en panne. Une douzaine d’heures d’avion entre Shanghai et Paris suffisent pour prendre conscience du contraste. L’Asie tout entière vit dans le ou les projets alors que l’Europe met surtout en ordre ses souvenirs. L’Asie imagine, crée, construit, multiplie les projets de toute nature. L’ironie de l’histoire est à peine croyable : voilà que cet Orient du monde, jadis trop immobile et sage pour se développer, nous arrache peu à peu des mains le goût de l’avenir.
Seul point ravigotant dans ce délire d’assurance contre le mauvais temps : la réponse des Français quand ils sont consultés. Près de 85 % des sondés affirment refuser ce type de boniment. Leurs commentaires sont le plus souvent sensés. « Je prends la vie comme elle vient » ; « Nous n’avons aucune chance de nous sortir de la crise avec cette mentalité ». Au surplus, nombre d’entre eux disent flairer dans cette affaire une escroquerie « légale ». Une de plus ! Les Français sont moins jobards que ne le croient les marchands de vent. Rien n’est perdu !

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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