Europe : avons-nous la mémoire si courte ?

Ouest-France 18/08/2018 Philippe BOISSONNAT.

/ AFP / LEON NEAL / TO GO WITH AFP STORY BY Yacine LE FORESTIER

L’Union Européenne élira son nouveau Parlement en mai 2019. (ILLUSTRATION) | LEON NEAL / AFP
Editorial  – On ignore à quoi ressemblera l’Europe après l’élection de son nouveau Parlement en mai 2019. D’ici là, les commémorations du 11 novembre 1918 nous donneront l’occasion de nous souvenir d’où elle vient. Ce ne sera pas du luxe.
En France, le 11-Novembre marque la fin de la Grande guerre et le retour de la paix. Vu d’Europe centrale, c’est une tout autre histoire. Avec l’effondrement des empires centraux (Autriche-Hongrie, Allemagne, Russie…), révolutions, guerres civiles, expulsions de masse et crimes génocidaires se multiplient, faisant encore des millions de victimes (1).
Des difficultés économiques, un nationalisme virulent…
Dans un contexte d’extrêmes difficultés économiques, de violences et d’esprit de revanche, un nationalisme virulent se développe au sein des nouveaux États. Ces territoires comptent de fortes minorités. Dans l’entre-deux-guerres, elles serviront partout de boucs émissaires à l’insécurité ambiante et seront, pas à pas, conduites à emprunter la voie tragique qui mène à Auschwitz et à la « Solution finale ».
Publié fin 2017, un livre restitue à hauteur d’homme ce long chemin d’atrocités : Retour à Lemberg (2). Il y a un siècle, Lemberg était une grande cité du nord-est de l’Autriche-Hongrie. Entre septembre 1914 et juillet 1944, elle devient tour à tour polonaise, allemande, soviétique, et enfin ukrainienne sous le nom qui est toujours le sien aujourd’hui, Lviv.
Avocat spécialisé dans la défense des droits de l’homme, Philippe Sands raconte l’histoire chaotique de cette ville où est né en 1904 son grand-père maternel, Léon Buchholz. Le petit-fils se souvenait du vieil homme silencieux, mort à Paris en 1997. Mais il ignorait tout de son passé, sinon que le génocide avait décimé sa famille. Où ? Quand ? Comment ? « C’est le passé. C’est compliqué. Pas important… » éludait Léon.
« Ce qui a été fait peut être défait »
En 2010, Philippe Sands décide d’en savoir plus. Son enquête va lui prendre six ans. Long périple où se combinent histoire familiale et histoire contemporaine, questions politiques et de droit, la mémoire et le présent. Les rues de Lviv où le petit-fils cherche les traces de son grand-père « sont un microcosme du turbulent XXe siècle européen, le centre des conflits sanguinaires qui ont déchiré les cultures ».
Mais c’est aussi à partir de Lviv, où sont formés d’éminents juristes, que les notions de crime contre l’humanité ou de génocide sont élaborées. Elles ont permis, à partir de 1945 et du procès de Nuremberg, de faire évoluer le droit international pour une meilleure prise en compte des droits des minorités et des individus.
Difficiles de ne pas être inquiets après le Brexit et l’élection de Trump
Dans un récent entretien (3), Philippe Sands prolonge sa réflexion et fait le lien avec 2018, quand le nationalisme et la xénophobie redonnent de la voix en Europe. « Difficile de ne pas être inquiet au moment où les États-Unis et le Royaume-Uni, les deux pays qui ont le plus contribué à établir un ordre international fondé sur le droit, ont perdu leur boussole. Ce qui a été fait peut être défait. Rien n’est jamais acquis. »
Cette leçon de Lemberg mérite d’être rappelée alors que tant de responsables s’autorisent désormais à exalter ce qui divise et éloigne les Européens les uns des autres. Comme si après tant d’années consacrées à combattre la violence par le droit pour construire la paix, cette dernière était un fait acquis. Avons-nous la mémoire si courte ?

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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