Burn-out: une véritable épidémie

Le Vif.be – 21/08/2018 – Marc Buelens –
Jusqu’en 2005, on n’observait pratiquement aucun cas de burn-out dans le secteur financier alors que celui-ci est devenu l’un des plus vulnérables depuis la crise bancaire. Et pourquoi compte-on relativement peu de burn-out chez les artistes, sportifs et chercheurs ?
Burn-out: une véritable épidémie© Getty Images/iStockphoto
On atteint manifestement le flow (un état d’absorption totale par une tâche qui garantirait un sentiment de joie optimale, NDLT) beaucoup plus rapidement dans l’art et le sport que dans quantité d’autres professions. Prenons l’exemple de l’enseignant zélé et du vendeur passionné qui ne connaissent pas le burn-out. Mais à un moment donné, ils rencontrent des difficultés pour rester en état de grâce. Les tâches administratives s’entassent, les réactions des clients ou des élèves changent, la direction ne soutient plus l’individu, la passion s’est envolée, le travailleur dévoué devient un poids mort.
Un burn-out est un trouble de l’énergie. L’envie est toujours présente, mais la capacité fait défaut. Même un effort infime paraît insurmontable. Un burn-out survient, il n’est pas génétique. S’il arrive aux enfants d’être las de l’école, ils ne sont pas touchés par le burn-out. Les enseignants bien.
Dans certains hôpitaux, plus de la moitié du personnel souffre de burn-out. Il existe une corrélation manifeste entre le burn-out et le risque d’erreur médicale grave. Il convient donc de se soucier davantage de l’état d’esprit d’un prestataire de soins que de ses compétences. Un individu atteint de burn-out tend à éviter de prendre des décisions ou d’opérer des choix risqués. Peu de signes indiquent un burn-out, en particulier parce que sa progression est lente. Un burn-out n’apparaît pas du jour au lendemain et la convalescence dure au moins six mois.
On comprend mieux le burn-out quand on réalise qu’il n’est quasi pas lié au nombre d’heures de travail. Ce ne sont pas les nombreuses heures prestées qui épuisent. Les artistes, explorateurs, groupes pop, mères au foyer ou entrepreneurs le savent depuis longtemps. C’est autre chose qui envoie un individu au tapis. Néanmoins, en travaillant plus de douze heures par jour, on pénètre dans la zone rouge. Le burn-out est lié à l’incapacité de récupérer. Or, récupérer s’avère compliqué quand on preste une dizaine d’heures par jour. Chaque personne a du ressort. Mais à force de tirer sur la corde, on tombe dans les méandres du burn-out.
Récupération
L’adage « Grimper haut, dormir bas » (Climb high, sleep low) constitue la règle d’or pour faire l’ascension de l’Everest. Placez la barre haut (au propre comme au figuré), mais redescendez toujours pour dormir. C’est en récupérant un maximum de forces qu’on peut atteindre les sommets. Si les travailleurs ne sont plus à même de se reposer au camp de base, ils laissent la porte ouverte à l’épuisement. Les études font état d’un lien significatif entre le burn-out d’une part, et des changements fréquents et drastiques d’autre part. On n’a pas encore assimilé la modification précédente que la suivante est déjà là.
Nous avons tous des ressources que nous chérissons, qui nous aident à réaliser nos objectifs. Notre smartphone, notre méthode de travail, notre collègue, notre mentor. Pour les managers et les professionnels, les principales ressources traditionnelles sont l’autonomie, la capacité de récupération et la reconnaissance. Si ces sources sont minées pendant une longue période, il y a un risque de burn-out. Dans les cas extrêmes, un burn-out peut survenir parce qu’on n’est plus autorisé à participer à certaines réunions ou à accéder à certaines données, parce qu’un jeune inexpérimenté devient le patron, parce qu’on a trop voyagé et dormi à l’hôtel et, bien sûr, en raison d’un mélange détonant de tous ces événements. « Chaque personne a du ressort. Mais à force de tirer sur la corde, on tombe dans les méandres du burn-out »
En 2017, Angelika Kutz a formulé une vision originale dans la revue Journal of Organization Design. Elle s’est inspirée d’une notion ancienne de Gregory Bateson (1956) sur les causes de la schizophrénie, à savoir la « double contrainte ». Ce modèle de communication répond à un certain nombre de conditions : une relation intense, des messages contradictoires, l’impossibilité d’en parler à un autre niveau. La mère aimante qui dit à son enfant désenchanté « ne sois pas déçu » et l’injonction paradoxale « soyez spontané » sont des exemples types de double contrainte.
Contradictions
Les sociétés modernes regorgent de doubles contraintes. Soyez entreprenant (mais respectez les règles), restez surtout vous-même, faites preuve d’authenticité (dans un environnement on ne peut plus artificiel rempli d’indicateurs clés de performance) ou d’autonomie par rapport à la direction, remettez sans cesse tout en question (sauf les décisions stratégiques du management bien entendu). Ces situations entraînent presque inévitablement une incapacité à savoir comment se comporter. Un burn-out se profile alors. Ces paradoxes conduisent à l’épuisement, au cynisme et à un sentiment d’incompétence.
L’économiste comportemental Dan Ariely établit une distinction entre les normes du marché et les normes sociales. Les normes du marché consistent à être compétitif, tout exprimer en argent et créer le manque. Côté normes sociales, on retrouve le vivre ensemble, la compassion, la protection des plus faibles par les plus forts et la lutte contre l’exploitation. En cas de conflit entre ces deux catégories, on constate en entreprise – et de plus en plus en politique – que les normes sociales s’effacent. Ou qu’un burn-out apparaît. Les deux types de normes s’opposent de plus en plus. Tout le monde devient entrepreneur et il faut apprendre à se vendre. C’est probablement aussi pour cette raison que le burn-out est relativement fréquent dans le secteur public, où de nombreux travailleurs attachent une grande importance aux normes sociales.
Les études relatives aux stratégies d’intervention en cas de burn-out ne sont pas particulièrement encourageantes. Il est frappant de constater que les (pseudo-)experts mettent l’accent sur la différence entre le burn-out, le stress et le surmenage, et la dépression, mais que les conseils qu’ils prodiguent sont des variantes très générales de l’adage « un esprit sain dans un corps sain ». L’accompagnement et le coaching peuvent aider à lutter contre le sentiment d’épuisement, mais ils s’avèrent moins efficaces pour combattre le cynisme par exemple. En tout état de cause, les mesures axées sur l’organisation résoudront plus efficacement le problème que celles ciblant l’individu. Une modification de la culture d’entreprise peut rapidement faire disparaître les burn-out, tout en conservant les mêmes personnalités à bord. Mais il est souvent plus facile d’envoyer un homme sur la lune que de revoir la culture d’une entreprise.

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