Tous égocentriques !

Un texte de Georges Krassovsky
Oui, qu’on le veuille ou non, nos sommes tous égocentriques. J’entends par égocentrisme la propension de se situer au centre de ses préoccupations et la tendance – qui en est inséparable – de se juger comparativement aux autres. Les domaines dans lesquels on souhaite « s’affirmer » sont, certes très divers : la force musculaire, les capacités intellectuelles, la richesse, le pouvoir, la sagesse, l’héroïsme et même l’élévation « spirituelle ». Il n’empêche, à la base de cette recherche « d’excellence » il y a toujours le souci de ses mettre en valeur, d’être supérieur aux autres. (Même en jouant le modeste et en s’humiliant ! Ce qui est le comble de l’hypocrisie !).
 Ceux qui parviennent à être « reconnus », estimés, admirés, voire enviés, sont manifestement contents d’eux-mêmes. Ils sont « rassurés » et heureux, du moins tant que dure leur contentement. Il semble qu’ils ne soient pas très nombreux. En revanche, il existe énormément d’hommes, de femmes et même d’enfants qui se jugent inférieurs aux autres et qui en souffrent. Certains même se tuent, ne pouvant supporter l’image dévalorisée qu’ils se font d’eux-mêmes. Il ne s’agit point là d’une théorie. Ce sont les données élémentaires de la psychologie humaine dont il faut tenir compte si l’on veut comprendre quoi que ce soit aux états d’âme et aux comportements humains. 
Constatant les dégâts que cause l’auto-dévalorisation – plus connue sous le nom de « complexe d’infériorité » – il s’est trouvé, bien sûr, toutes sortes de « penseurs » pour préconiser des méthodes destinées à « libérer » les malheureux de leur « moi » et, par conséquent, de leur égocentrisme. Peine perdue ! Etant donné que ceux qui se proposent de détruire leur « égo » ne s’en préoccupent, en fait, que davantage ! Cercle vicieux ! – Il semble néanmoins que l’on puisse en sortir en changeant de « regard » sur soi-même. Pratiquement, cela se traduit par deux prises de conscience complémentaires et déterminantes. 
La première consiste à se rendre compte que l’on est – ne serait-ce qu’en tant qu’être humain -, une pure merveille ! Si vous n’en avez pas encore conscience, étudiez l’anatomie, la physiologie, la psychologie, découvrez les créations de l’esprit humain, les œuvres d’art, les découvertes scientifiques. Il y là de quoi être vraiment ébahi ! Nous percevons tout cela à travers nos sens, mais le plus prodigieux, ce sont ces sens même : la vue, le goût, l’ouïe, l’odorat, le toucher !  Pensez aussi à la chance inouïe que vous avez d’être au monde. Il fallait, en effet, un nombre incalculable de coïncidences heureuses pour que chacun soit ! Du fait d’être un être humain, il n’y a pas, par conséquent à se « valoriser ». Il n’y a pas à « améliorer » ce qui est déjà parfait. Bref, il s’agit de retrouver une haute opinion de soi-même. 
Elle libère instantanément de toutes les mesquineries. Un égocentrique conscient de sa valeur, reconnaît forcément celle des autres. Il est tout naturellement gentil, bienveillant, compatissant, c’est-à-dire humain. Tandis que celui qui se trouve « minable » aura, au contraire, tendance à chercher des « compensations » et, notamment, en abaissant les autres afin de se donner l’illusion de s’élever ! « Dis moi ce que tu penses de toi et je te dirai comment tu te comportes ! » …
La deuxième prise de conscience non moins importante et salutaire, consiste à accepter son « égo » et, de là, son égocentrisme en tant qu’axe central de toute la vie psychique. On est centré sur soi-même ? Et bien tant mieux ! On ne risque pas d’être désaxé ! Cette réconciliation avec son égo a pour avantage immédiat de mettre un terme à la dualité qui se produit inévitablement lorsque l’on charge l’égo de combattre l’égo, ce qui est la profession de foi de tous les « spiritualistes » égophobes ! La réhabilitation de l’égocentrisme est donc une œuvre majeure. Elle va, certes, à l’encontre de tous les stéréotypes moraux, mais il s’agit d’une entreprise de nettoyage qui vaut la peine d’être tentée. Ceux qui comprennent son bien-fondé cessent de combattre leur égocentrisme et retrouvent leur unité et leur bien-être. 
Or, la violence qui sévit dans le monde n’est sans doute qu’une projection de celle que les hommes ont tendance à exercer sur eux-mêmes. Il se pourrait, par conséquent, que la vraie paix – la paix sans haine et sans armes – sera due davantage aux égocentriques pacifiés qu’aux « saints » tourmentés. Et comme nous sommes de toute façon égocentriques…
 
Georges Krassovsky  (1916-2001) : un esprit libre
Il s’était définit lui-même comme « un homme quelconque ». Sa seule “originalité” est qu’il est totalement indépendant de toute tendance partisane, politique ou confessionnelle, qu’il n’appartient à aucune association, ni secte et ne poursuit aucun but lucratif. Ses motivations sont très simples : il voudrait apporter sa modeste contribution à ce qu’il y ait moins de souffrance et plus de joie dans le monde. Il a horreur de toute contrainte et de toute violence et s’obstine à faire confiance en la nature humaine. Il se garde d’opposer l’égoïsme à l’altruisme, le cœur et la raison, l’action individuelle et l’action associative. Ce qui importe pour lui est que toute action soit harmonieuse.

A propos werdna01

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