Tourisme insolite : le tour de France des fêlés bâtisseurs

Charlie Hebdo – 14/08/2018 – Yann Diener –
Vous en avez assez des guides touristiques bleus, blancs, verts ? Cet été, visitez la France autrement avec un guide vraiment différent : Le Gazouillis des éléphants. Le très poétique sous-titre de ce monumental ouvrage, aux éditions du Sandre : Tentative d’inventaire général des environnements spontanés et chimériques créés en France par des autodidactes populaires, bruts, naïfs, excentriques, loufoques, brindezingues, ou tout simplement inventifs, passés, présents et en devenir, en plein air (quelquefois en intérieur), pour le plaisir de leurs auteurs et de quelques amateurs de passage. 
paru en novembre 2017 – Editions du Sandre – – 39 euros
Bruno Montpied, qui a l’immense intérêt de n’être ni professeur ni conservateur de musée,  n’en est pourtant pas à son coup d’essai : il est déjà l’auteur d’un Éloge des jardins anarchiques (voir ci-dessous) et d’un Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédites) en plein air (gazogene.wordpress.com). Aujourd’hui, il publie un énorme inventaire, plus Prévert qu’universitaire, avec photos et descriptifs fouillés à l’appui, de plus de 300 lieux, « inspirés du bord des routes« , « habitants-paysagistes » ou  » « bâtisseurs de l’imaginaire« , ces maisons ou jardins construits ou transformés par des doux dingues, ouvriers en retraite, modestes génies d l’art brut, ceux qui donnent forme à leurs rêves ou à leurs fantasmes en bricolant des créatures chimériques sur la pas de leur porte. Leurs pavillons ou leurs jardins deviennent des œuvres intimes et publiques, qui intriguent le passant, qui arrêtent le touriste perdu sur une petite route après une déviation. 
L’inclassable Bruno Montpied a répertorié pas moins de 300 lieux de cette sorte, au cours d’une trentaine d’années de vagabondage assidu sur les routes de France. Dans son introduction, il s’excuse de se cantonner à la France, n’ayant pas assez circulé dans les DOM-TOM et à l’étranger. Mais ou a-t-l bien pu dénicher ce joli titre, Le Gazouillis des éléphants ? Il vient d’une stèle trouvée à l’entré du jardin d’un certain Alexis Le Breton, dans le Morbihan, qui donne à lire cette inscription : « Ici on entend gazouiller les éléphants ». Les entrées des articles se font par le nom de ces créateurs qui sortent ainsi de l’anonymat. Par exemple Jeanne Devidal, cette mystérieuse habitante de Saint-Lunaire, dans l’Ille-et-Vilaine, morte centenaire en 2008, qui avait construit une carapace sur sa maison, avec des parpaings et des pierres cimentées à la va-comme-j-te-pousse. Elle travaillait la nuit dans l’urgence et la nécessité d’un ordre caché, à l’édification d’un camp retranché assez mal fichu pour ménager des ouvertures. (La rumeur locale la disait rescapée des camps nazis).
Vous ferez aussi la connaissance d’un dénommé Bohdan Litniansky (1913-2005) – de Viry-Noureuil, dans l’Aisne, qui a réalisé dans son jardin une monumentale accumulation de matériaux récupérés dans les décharges, montant des colonnes d’appareils ménagers déglingués et recouvrant les murs de coquillages.
Les références de ces paysagistes désinhibés sont souvent tirées de la culture de masse, de la publicité ou des séries télévisées; des références qui se mélangent à leurs fantasmes pour former des monstres amusants ou dérangeants, des nains de jardins mutants ou des girouettes-épouvantails qui font passer de Niki de Saint Phale et Jean Tinguely pour des petits joueurs.
Mais Bruno Montpied refuse de théoriser ou de faire un système de ce genre de création qu’il ne nomme jamais deux fois de la même manière : il les range seulement parle  département où il les a trouvées. Il remet ainsi en question, je cite, « la hiérarchie de ceux qui ont droit de pratiquer l’art dans ce pays ». Ces maisons fantasmagoriques sont considérées comme de l’art brut plutôt que de l’art contemporain, du faut qu’elles sont des pièces isolées qui n’entrent dans aucun circuit marchand. (Il n’existe pas de concours, pas de prix, pas de bourse, rien qui pourrait institutionnaliser cette pratique spontanée).
Le Gazouillis des éléphants deviendra un ouvrage de référence dans le domaine de l’art brut. Il dessine de surcroît une analyse très pataphysicienne sociologique de cet art sans artistes, comme il y a une architecture sans architectes dans l’urbanisme vernaculaire traditionnel. Ceux qui « refont le monde autour d’eux dans leurs naïfs théâtres de verdure » ces « plasticiens contemporains marginaux« , comme le dit Bruno Montpied, sont le plus souvent retraités, ils ont eu la plupart du temps une vie d’ouvrier ou d’artisan, dans les métiers du monde rural. Sans glisser sur la pente de l’interprétation, – on aurait alors une psychanalyse de bord de route, comme il existe une psychologie de comptoir -, Bruno Montpied considère que ces « autodidactes populaires agissent silencieusement, travaillés par les non-dits révélés par leurs œuvres« , et que « leur mutisme permet parfois à leur insu, la résurgence de représentations souterraines« . (Voilà le terrier de Kafka et le souterrain de Dostoïevski réunis). Ils sont silencieux mais disent beaucoup de choses, là où les stars de l’art contemporain sont beaucoup plus bruyantes mais n’ont souvent rien à dire.

Résumé :
Ce livre est un tour de France des environnements spontanés créés par des autodidactes – jardins populaires et anarchiques, anciens et actuels, drôles et surprenants, enchanteurs et émouvants. Il est constitué d’articles rédigés depuis vingt ans par Bruno Montpied, bien connu pour son engagement en faveur de la création populaire. Il y évoque les bâtisseurs excentriques de jardins bruts ou naïfs avec rigueur et respect, sans se priver pour autant d’une approche poétique de leurs oeuvres. De brèves monographies voisinent avec des écrits plus généraux sur l’histoire et les traits distinctifs d’un mode d’expression qui hésite entre art et passe-temps. Ces textes pointent un nouvel usage social de la création, qui va jusqu’à dynamiter la notion d’art elle-même, en tant qu’activité vouée au vénal et séparée de la vie quotidienne. Plus de 250 photos montrent les œuvres de ces inspirés qui n’ont d’autre prétention que de s’accomplir eux-mêmes en donnant forme à leurs rêves. DVD inclus : «  »Bricoleurs de paradis, (le gazouillis des éléphants) » », film de Rémy Ricordeau, écrit en collaboration avec Bruno Montpied. Défense et illustration des jardins de création spontanée en tant que pratique et enjeu symbolique de la liberté, ce road movie dans le Nord et l’Ouest de la France part à la découverte de drôles de sites et de créateurs prolifiques. Une plongée dans l’univers, trop méconnu, voire dédaigné, de ces environnements singuliers…

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