Migrations – Voir plus loin que nos frontières

Ouest-France 21/08/2018 par Jean-François Bouthors , journaliste et écrivain

Des soldats slovènes placent du fil barbelé sur la frontière avec la Croatie, en mars 2016 | PHOTO SRDJAN ZIVULOVIC. Reuters
La question des migrations mérite qu’on y réfléchisse autrement que dans un climat de panique. Tout d’abord, les vastes mouvements de population après la Seconde Guerre mondiale, puis les grandes migrations économiques qui ont accompagné la reconstruction (jusque dans les années 1970) ont été beaucoup plus massifs que ce qui nous affole aujourd’hui.
En 1962, le solde migratoire français (le surplus des entrants sur les sortants, toutes origines confondues) avoisinait les 800 000 personnes. C’était un pic, mais entre 1955 et 1975, il a toujours oscillé entre 100 000 et 200 000 personnes. En 2016, il était estimé à 69 000 personnes, soit environ 1,2 % de la population actuelle. Le « solde naturel » (la différence entre les naissances et les décès) était de 190 000 la même année : la croissance démographique naturelle pèse plus lourd que l’afflux d’étrangers dans l’évolution de la population.
Ensuite, nous pensons le plus souvent dans des catégories qui datent d’avant la fin des années 1980, où les moyens de communication internationaux (transports, télécommunications et circulation de l’information et des biens culturels) n’étaient pas aussi développés.
Aujourd’hui, pour ceux qui ont accès à ces outils – et ils sont de plus en plus nombreux -, les pays « étrangers » le sont de moins en moins. L’explosion mondiale du tourisme en donne une idée : 25 millions de touristes pour l’ensemble de la planète en 1950, 1,2 milliard en 2016, et une prévision de 1,8 milliard en 2017.
Si l’État-nation n’a pas disparu, le champ dans lequel chacun se voit est beaucoup plus vaste. Crises ou pas, les circulations transnationales ne vont cesser de croître.
Les Français à l’étranger
Cela concerne aussi nos compatriotes. Un nombre croissant de Français va s’établir à l’étranger. Ils étaient 1,8 million fin 2017 à être officiellement enregistrés dans nos ambassades et consulats, selon un rapport du Quai d’Orsay. Mais tous ne se signalent pas. On estime qu’ils sont en réalité entre 2 et 2,5 millions, soit entre 2,9 et 3,7 % de la population française. Au cours des dix dernières années, le nombre des enregistrés a crû annuellement de 3,4 % (chiffres de 2017), soit une augmentation totale de 30 % !
Si on examine le détail, on découvre que 187 232 Français se sont établis en Suisse (tête de liste avant les États-Unis et le Royaume-Uni), mais aussi que 41 780 Français se sont installés en Algérie en 2017, que 54 043 ont choisi le Maroc, 25 348 l’Australie, 23 324 la Tunisie, 20 374 le Sénégal… Parmi les vingt premières destinations, douze se situent hors de l’Europe.
Par ailleurs, selon l’Insee, en 2013, sur dix Français qui partaient à l’étranger, huit avaient entre 18 et 29 ans. Les jeunes quittent aujourd’hui beaucoup plus facilement la France que leurs parents ne l’ont fait. La nouvelle génération, quand elle est diplômée, réfléchit sur son avenir en se donnant le monde pour horizon et pas simplement les frontières de l’Hexagone.
Dès lors, la question, pour les Français et plus largement pour les Européens, n’est pas de stopper les flux, mais au contraire d’en tirer parti pour « s’exporter » et construire le monde de demain, non plus sur le modèle de la colonisation, mais dans une fécondation mutuelle des valeurs et des modèles.
Cela suppose de rendre globalement la planète plus sûre pour que la circulation puisse se faire heureusement dans tous les sens. À l’heure de la mondialisation, la France et l’Europe doivent voir plus loin que le bout de leurs frontières.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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