Investissement public : quand les États coupent les ponts

Charlie Hebdo – 22/08/2018  – Jacques Littauer –

Certes, la dépense publique peut être l’occasion de gigantesques gaspillages. Mais, aujourd’hui, le problème est inverse : les réparations et les investissements publics s’effondrent. Demain ce seront les ponts, les écoles ?  
Les commentaires qui ont suivi le catastrophe de Gênes n’ont pas manqué de faire ressortir certains clichés vieux comme le chianti : ah ! ces Italiens et leurs contrôles laxistes. La corruption, la Mafia, les patrons du BTP qui rognent sur la qualité du béton… Une telle catastrophe ne risquerait pas de se produire chez nous ! Pas si sûr. « En France, un pont disparaît chaque jour de la liste des ponts sécurisés« , selon Christian Tridon, entrepreneur en renforcement des structures. Et un rapport récent de la Direction des infrastructures de transport estime que 7 % des ponts et tunnels français nécessitent de sérieuses réparations. 
En cause, l’effondrement de l’investissement public ces dernières années. Du côté de l’État, les dépenses consacrées aux routes et aux bâtiments publics ne permettent même pas leur entretien, l’investissement « net » (soit les dépenses nouvelles moins les réparations) étant de ce fait négatif..  En réalité, si tout ne s’effondre pas encore, c’est parce que les braves communes, départements et Régions mettent la main à la poche, notamment pour les écoles, les collèges et les lycées. Mais entre l’activité économique au ralenti qui limite leurs rentrées fiscales et la baisse des dotations reçues de l’État, ils commencent sérieusement à s’essouffler.
Résultat : ce sont 30 milliards d’euros d’argent public qui sont investis en moins chaque année actuellement par rapport à 1990, soit environ 100 millions chaque jour. Ah ! c’est sûr, pas de dépenses, pas de dettes. Mais outre qu’il est idiot de sacrifier, au nom de la sacro-saint « réduction de la dette » le bien-être des populations en ne construisant pas les universités et les hôpitaux dont nous avons besoin, il reste évident que les dépenser aujourd’hui coûterait – beaucoup – moins cher que de devoir tout reconstruire quand ils se seront effondrés. Demandez aux Italiens.
Et le mal n’est pas que français, puisque l’Allemagne se fait régulièrement taper sur les doigts par le FMI pour son sous-investissement chronique. Et même Trump avait fait campagne sur l’état calamiteux des routes, des ponts et des chemins de fer de la première puissance du monde, où c’est Domino’s Pizza qui répare les nids-de-poule, afin, sans rire, d’éviter que les pizza ne soient malmenées pendant le transport ».  Cette situation ubuesque est le millième rejeton de la révolution conservatrice des années 80, celle dans laquelle pataugent Édouard Philippe et Emmanuel Macron. Selon ces « penseurs », tout investissement de l’État est néfaste, car il nécessite de piquer l’argent dans la poche des contribuables – c’est vrai – pour prendre de plus mauvaises décisions que ne l’aurait fait un entrepreneur privé.
Humm, voyons. Quel est le premier bénéficiaire quand une commune construit un gymnase ou une piscine ? Les entrepreneurs locaux du BTP. Et qui sont les grands perdants lorsque ces investissements publics cessent, comme maintenant ? Les mêmes. De plus, un investissement public appelle des investissements privés, comme lorsque des commerces ouvrent autour d’une université. 
Tout cela porte un nom, celui d' »effet multiplicateur », pour désigner la stimulation que la dépense publique exerce sur la dépense privée. Or il se trouve que cet effet multiplicateur est très variable selon les pays et les époques. Il est particulièrement élevé lorsque les taux d’intérêt sont très faibles, qu’il y a un chômage de masse, et que le marché seul ne peut procéder à certains investissements.
Or, devinez quoi ? Ces trois conditions sont aujourd’hui remplies : taux d’intérêt quasi nul; chômage qui refuse de baisser; défis collectifs colossaux (transition écologique, universités délabrées, hôpitaux à bout de souffle…). Le constat est limpide : il est temps d’investir plus. Et puis, cela créera des emplois, sans même creuser la dette si ça se trouve (1). 
Quelle garantie avons nous que ce sera fait intelligemment ? Aucune. Si ce n’est que le rôle de la démocratie au niveau local, comme au niveau national, de s’en assurer.
(1) « Investissement public, capital et croissance », de Xavier Ragot (OFCE Policy brief N°7 30 novembre 2016) – Ce document, coordonné par Xavier Ragot et Francesco Saraceno se fonde sur de nombreuses contributions des économistes de l’OFCE (‘Observatoire français des conjonctures économiques, un organisme indépendant de recherche, de prévision et d’évaluation des politiques publiques créé en février 1981).

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