Disparition – Le poète Franck Venaille : Prix Goncourt de la poésie 2017, est mort

Le poète, écrivain et homme de radio, décédé le 23 août, à l’âge de 81 ans, laisse une œuvre aussi puissante que méconnue du grand public.
LE MONDE | 24.08.2018 | Par Eric Loret (collaborateur du « Monde des livres »)
Il disait de cet air ironique et doux qui le caractérisait : « J’ai l’impression que je suis un hérisson de jardin. » Animal discret, souterrain, qui se fait écraser après s’être mis en boule car ses défenses sont dérisoires : « Je trouve que les poètes ne font pas assez attention aux (…) blessures qu’ils s’infligent à eux-mêmes. » Franck Venaille est mort jeudi 23 août, à l’âge de 81 ans, laissant derrière lui une œuvre aussi puissante que méconnue du grand public.

Le poète Franck Venaille, en mai 2017. PHILIPPE MATSAS/LEEMAGE
L’incipit de La Bataille des éperons d’or (2014), son avant-dernier recueil paru au Mercure de France, pourrait en indiquer partiellement le programme : « Ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne. Chaque jour je parcours des distances infinies qui me font traverser les anciennes frontières. Mon but ? Aller voir comment fonctionne le monde. J’en reviens à chaque fois brisé. L’état de guerre n’en finit pas. »
Fondateur de « Chorus » et « Monsieur Bloom »
On lui avait rendu visite il y a un peu plus d’un an, au sud de Paris, pour l’interroger sur Requiem de guerre et le Goncourt de la poésie qu’il venait de recevoir. Malgré la maladie de Parkinson qui l’empêchait de marcher, et qu’il évoquait sobrement dans ses textes, il avait tenu à grimper un étroit escalier en colimaçon pour nous emmener dans son bureau. Non pas pour exhiber le lieu fétiche de la création ni ses ouvrages, mais simplement pour nous faire voir ses collections de Chorus et Monsieur Bloom, les deux revues qu’il avait fondées, respectivement en 1968 et 1978. « Il faut bien mettre son égo quelque part », aimait à plaisanter ce grand discret.
Monsieur Bloom date de l’époque où Venaille s’était mis à travailler comme producteur pour France Culture, d’abord chez Claude Royet-Journoud dans Poésie ininterrompue puis aux célèbres Nuits magnétiques, dont il produisit une centaine d’émissions, entre autres sur les rapports entre les écrivains et la ville. Dans Capitaine de l’angoisse animale. Une anthologie 1966-1977 (Obsidiane/Le Temps qu’il fait, 1998), la description qu’il fait, à la troisième personne, des débuts de Monsieur Bloom dessine aussi sa famille poétique : « C’est au moment où il fréquente assidûment l’atelier de la maison d’édition Orange Export Ltd [fondée par Emmanuel Hocquard et Raquel Lévy] et où son chemin voisine (…) avec ceux de Pascal Quignard, Anne-Marie Albiach, Alain Veinstein, Jean Daive, Claude Royet-Journoud, Mathieu Bénézet, Hubert Lucot, André du Bouchet et Roger Laporte, que Franck Venaille, après avoir longuement réfléchi aux tentations de la “nudité de la lettre” (Anne-Marie Albiach) décide de lancer, seul, une revue. »
Hanté par la guerre d’Algérie
Seul. Le mot est important pour la poétique de l’homme, car elle ne semble faite que de refondations permanentes. D’abord dans les années 1950, quand François Venaille, « dit Franck, né le 26 novembre 1936 à Paris », rompit avec le catholicisme familial pour devenir militant communiste. Puis quand il délaissa le communisme, en 1968. Puis quand, comme il l’expliquait à Laure Adler en 2012 dans Hors-Champs, sur France Culture, il se sépara de lui-même, « l’ancien Venaille », en tentant de concilier une esthétique moderniste, heurtée, et ce qu’il nommait un « excès de lyrisme », osmose qu’il obtint « au prix de dizaines d’heures passées tous les jours à [s]on bureau ».
Il lui fallait désormais, dit-il, un « soubassement de béton », un « constat violent » faisant « moins appel à la sensibilité, au souvenir ». Et de fait, la guerre d’Algérie hante une partie de son œuvre, même si la guerre, on l’a dit, est aussi une figure de l’agonie, de l’animalité de l’homme qu’il a traité, jusqu’à ses dernières œuvres, à la fois sous un aspect tragique mais aussi volontiers dérisoire, car en parlant de mort, écrivait-il, « je n’ai cessé de vous parler de mon amour de la vie ».
Récipiendaire de nombreux prix pour plus de trente recueils, Franck Venaille fut aussi dialoguiste de deux longs-métrages (dont Le Grand Paysage d’Alexis Droeven, de Jean-Jacques Andrien, en 1981 – il aimait les plats pays), librettiste d’un opéra, auteurs d’essais sur Mozart, sur le peintre Peter Klasen ou sur Pierre Jean Jouve. Il était marié à la traductrice Micha Venaille. L’Enfant rouge, texte en prose où Venaille s’affronte une nouvelle fois à son enfance parisienne et à sa vocation poétique, paraîtra au Mercure de France le 4 octobre.
Frank Venaille en quelques dates

26 novembre 1936 Naissance à Paris
1966 Papiers d’identité paraît chez PJO
1968 Création de la revue Chorus. Il fondera Monsieur Bloom dix ans plus tard
1974 Commence à travailler à France Culture
1978 La Guerre d’Algérie (éditions de Minuit)
1995 La Descente de L’Escaut (Obsidiane)
2011 Grand Prix de poésie de l’Académie française
2017 Goncourt de la poésie
23 août 2018 Mort à Paris
Disparition Franck Venaille, poète «égaré dans la banlieue de vivre»
Libération
Par Guillaume Lecaplain — 26 août 2018

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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