David Graeber : « Le capitalisme multiplie les métiers à la con »

We Demain – 12/09/2018 – Jean-Jacques Valette –
Anthropologue et militant anarchiste, figure de proue du mouvement Occupy Wall Street et professeur à la London School of Economics, David Graeber est l’un des penseurs les plus influents du monde anglo-saxon et de l’altermondialisme. Après avoir écrit un best-seller sur l’histoire de la dette en 2011, il revient avec « Bullshit Jobs ». Un essai paru le 5 septembre aux éditions Les Liens qui Libèrent.
David Graeber est l'auteur de "Bullshit Jobs". We Demain l'a rencontré dans un café parisien à l'occasion de la sortie de son livre. (Crédit : Jean-Jacques Valette / We Demain)David Graeber est l’auteur de « Bullshit Jobs ». We Demain l’a rencontré dans un café parisien à l’occasion de la sortie de son livre. (Crédit : Jean-Jacques Valette / We Demain)
We Demain : En 2013, vous publiez un article au succès retentissant dans les colonnes de Strike sur les « Bullshit jobs » ou « métiers à la con ». Des emplois inutiles voire carrément nuisibles à la société que vous soupçonniez de voir se multiplier. Cinq ans plus tard, vous avez mené plusieurs centaines d’entretiens et développé votre intuition initiale dans un essai de près de 400 pages. Qu’avez vous découvert ?
David Graeber : Tout d’abord, beaucoup de personnes se sont reconnues dans mon article. J’ai été contacté par des dizaines de télémarketeurs, consultants, employés de bureaux, managers… qui m’ont fait part du manque de sens de leur vie. Si leur emploi disparaissait, personne ne s’en rendrait compte. Voire parfois le monde s’en porterait mieux ! C’est une véritable source de souffrance pour eux vous savez, cette perte de sens. Mais il faut bien manger et c’est pour ça que le système s’entretient.
Le plus surprenant, c’est que dans un système capitaliste et efficient, il ne devrait pas y avoir d’employés surnuméraires. Et pourtant il multiplie les métiers à la con. C’est quelque chose que l’on attribue d’ordinaire à l’URSS où l’emploi était garanti et où il fallait soi-disant trois personnes pour vous servir un steak. Ce que je démontre dans mon livre, c’est que la part de métiers inutiles s’élève désormais au moins à 40% de la population active dans le monde occidental !
A quoi doit-on ce phénomène ?
Keynes avait prédit il y a près d’un siècle que grâce au progrès technique, nous pourrions actuellement travailler seulement 15 heures par semaine. Il avait probablement raison, sauf que les métiers qui ont disparu avec l’automatisation ont été remplacés par un nombre croissant d’emplois administratifs et de gestion. Et cela s’accélère depuis les années 1980 avec ce qu’on appelle le FIRE : Finance, insurance and real estate. En français : finance, assurance et immobilier. Trois secteurs qui ont énormément recruté mais pour quel bénéfice sociétal ?
La crise des subprimes a démontré que cette industrie est complètement déconnectée de l’économie réelle. Et au contraire l’a entrainée dans sa chute lors de la grande crise de 2008. Et ce sont les salariés réellement utiles qui en ont été les premières victimes. En temps de crise, tout le monde s’insurge contre les « privilèges » des cheminots ou les budgets des hôpitaux. Mais personne ne vient demander des comptes aux banquiers ou ne se révolte contre l’augmentation des tâches administratives.
Des emplois ont pourtant été créés dans de nouveaux secteurs, comme l’informatique ou les services à la personne…
C’est un argument que l’on entend souvent, et on cite généralement la mode des sushis ou des iPhones comme créateurs d’emplois pour assouvir de nouveaux besoins. Mais selon mes calculs, la part d’emplois véritablement utiles comme les coiffeurs, les infirmières, les jardiniers, les professeurs, les cuisiniers… est restée stable au long du XXème siècle et s’élève autour de 20%.
Le plus paradoxal est que ce sont ces métiers qui sont les plus mal payés. Il y a une forme de jalousie de la part des titulaires de « bullshit jobs » envers ceux qui ont un « véritable » métier. Quoi ? Ils ont la chance d’exercer leur passion et en plus ils réclament d’être bien payés ? Un scandale selon eux !
Quand aux services à la personne, ces métiers sont plutôt une conséquence du manque de temps des employés, qui délèguent ainsi le toilettage de leur chien, la livraison de leur repas ou la garde de leurs enfants. Et tout ceci s’accélère avec le capitalisme de plateforme des Uber et autres Deliveroo.
Il y a-t-il un lien entre l’essor des « jobs à la con » et la montée du populisme ?
Tout à fait. On le voit avec Donald Trump. Beaucoup de gens de gauche ont fait l’erreur de considérer son élection comme un accident de l’histoire, et le peignent comme un bouffon. Pour moi, c’est un fasciste dans le sens classique du terme. C’est à dire un populiste qui surfe sur le mécontentement des foules et promet une série de mesures autoritaires et protectionnistes pour rassurer la population. Et il a rencontré un véritable électorat dans la classe moyenne désabusée. Principalement chez les jeunes hommes blancs qui ne bénéficient plus des mêmes perspectives d’avenir que leurs parents. Et qui, rappelons-le, souffrent d’une véritable épidémie de suicides. Ce sont ces mêmes hommes que l’on retrouve sur 4Chan, dans l’Alt-Right, les Incels et tous ces affreux groupuscules réactionnaires.
Il y a aussi un ressentiment croissant envers l’élite culturelle, que l’on retrouve d’ailleurs dans tous les fascismes. Un chauffeur routier me confiait détester l’auteur des critiques de théâtre du New York Times.  Pourquoi ? Car il sait que ses enfants ne pourront jamais exercer ce métier. L’intelligentsia concentre tous les métiers épanouissants et valorisés socialement. C’est une toute autre ligne de lecture que la simple richesse monétaire. Et on la retrouve dans les attaques répétées de Trump contre Hollywood… Alors qu’en vrai, tout le monde aimerait travailler dans le cinéma plutôt que de remplir des feuilles d’Excel.
Et quel est l’impact environnemental de ces jobs à la con ?
Il est énorme. Considérez que près de la moitié de la population active ne sert à rien. Et pourtant il faut de l’énergie pour faire tourner leurs ordinateurs et leurs présentations Powerpoint. Et puis de véritables travailleurs pour construire et nettoyer toutes ces tours de bureau qui ne servent à rien. Je ne pense pas que ce phénomène connaitra un véritable ralentissement à moins que l’on ne remette complètement à plat notre conception du travail et de sa valeur sociale.
Le revenu universel pourrait-il être une solution ?
C’est une des pistes que j’explore. En garantissant des conditions de vie basiques mais décentes à toute la population, on offrirait enfin à tous ces employés la possibilité de réfléchir au sens de leur vie. Et peut être l’occasion de quitter leur emploi. On pourrait alors se recentrer sur des activités socialement utiles. Les critiques du revenu de base imaginent que l’on sera du jour au lendemain submergés de mauvais poètes, d’artistes de rue insupportables et de pseudo-scientifiques travaillant sur l’énergie libre. J’en doute personnellement mais peut-être que nous découvrirons dans le tas de nouveaux Mozart ou Einstein !


Date de parution : 05/09/2018 /416 pages / 15,3×23,5 cm / 25.00 €
Considéré comme l’un des penseurs les plus importants de ce début de siècle, David Graeber revient après cinq ans d’enquête pour analyser la notion de Bullshit job  ou « Job à la con », née sous sa plume et qui a fait le tour du monde.
L’auteur du succès de librairie Dette : 5000 ans d’histoire, postule ici que la société moderne repose sur l’aliénation de la vaste majorité des travailleurs de bureau qui sont amenés à dédier leur vie à des tâches inutiles et sans réel intérêt, tout en ayant pleinement conscience de la superficialité de leur contribution à la société.
En effet, alors que le progrès technologique a toujours été vu comme l’horizon d’une libération du travail, ce phénomène désignant des emplois vides de sens, inutiles ou superficiels concerne un nombre de plus en plus important de travailleurs…
Un ouvrage salvateur et lumineux !
Présentation :  Alors que le progrès technologique a toujours été vu comme l’horizon d’une libération du travail, notre société moderne repose en grande partie sur l’aliénation de la majorité des employés de bureau. Beaucoup sont amenés à dédier leur vie à des tâches inutiles, sans réel intérêt et vides de sens, tout en ayant pleinement conscience de la superficialité de leur contribution à la société.
C’est de ce paradoxe qu’est né et s’est répandu, sous la plume de David Graeber, le concept de «bullshit jobs» – ou «jobs à la con», comme on les appelle en français.
Dans son style unique, virulent et limpide, l’auteur procède ici à un examen poussé de ce phénomène. Il soutient que, lorsque 1 % de la population contrôle la majeure partie des richesses d’une société, ce sont eux qui définissent les tâches «utiles» et «importantes». Mais que penser d’une société qui, d’une part, méprise et sous-paie ses infirmières, chauffeurs de bus, jardiniers ou musiciens ‒ autant de professions authentiquement créatrices de valeur ‒ et, d’autre part, entretient toute une classe d’avocats d’affaires, d’actuaires, de managers intermédiaires et autres gratte-papier surpayés pour accomplir des tâches inutiles, voire nuisibles ? Graeber s’appuie sur les réflexions de grands penseurs, philosophes et scientifiques pour déterminer l’origine de cette anomalie, tant économique que sociale, et en détailler les conséquences individuelles et politiques : la dépression, l’anxiété et les relations de travail sadomasochistes se répandent ; l’effondrement de l’estime de soi s’apparente à «une cicatrice qui balafre notre âme collective».
Sa démonstration est émaillée de témoignages éclairants envoyés par des salariés de tous pays, récits tour à tour déchirants, consternants ou hilarants. Il y a le consultant en informatique qui ne possède aucune des qualifications requises pour le poste, mais qui reçoit promotion sur promotion, bien qu’il fasse des pieds et des mains pour se faire virer ; le salarié supervisé par vingt-cinq managers intermédiaires dont pas un seul ne répond à ses requêtes ; le sous-sous-sous-contractant de l’armée allemande qui parcourt chaque semaine 500 kilomètres en voiture pour aller signer un papier qui autorisera un soldat à déplacer son ordinateur dans la pièce d’à côté…
Graeber en appelle finalement à une révolte du salarié moderne ainsi qu’à une vaste réorganisation des valeurs, qui placerait le travail créatif et aidant au cœur de notre culture et ferait de la technologie un outil de libération plutôt que d’asservissement, assouvissant enfin notre soif de sens et d’épanouissement…

A propos werdna01

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