Europe : la mémoire courte italienne

Accueil des migrants
Ouest-France 19/09/2018 Dominique Moïsi, Conseiller spécial de l’Institut Montaigne.

©FLORIAN WIESER/EPA/MAXPPP –

Le ministre de l’intérieur italien Matteo Salvini, le 14 septembre 2018 à Vienne en Autriche.
En juin 2017 – un mois à peine après l’élection présidentielle française -, des amis italiens demandaient, avec un mélange de soulagement et d’envie, où ils pouvaient trouver un « Macron » dans leur pays.
L’histoire va si vite… En cette mi-septembre 2018, selon les derniers sondages, la coalition en place en Italie a une popularité de 61 %, le double de celle d’Emmanuel Macron en France. Certes, Salvini et ses alliés ne sont au pouvoir que depuis quelques mois, une période trop courte pour que l’érosion inévitable de leur popularité n’ait déjà produit ses effets. Pourtant, la popularité des « populistes » est bien réelle. Les démocrates libéraux doivent en prendre pleinement conscience, à sept mois des élections européennes.
Cette réalité, je l’ai touchée du doigt il y a quelques jours, à l’occasion d’une conférence dans le sud de l’Italie, dans la région des Pouilles. Depuis quatorze ans, la petite ville de Conversano, à une trentaine de kilomètres de Bari, organise un festival culturel qui se concluait, cette année, par l’intervention de l’archevêque Bruno Forte, philosophe et théologien de renom, membre du conseil pontifical à la culture.
Ses propos emplis d’humanité dénonçaient « la scandaleuse désunion de l’Union européenne » face à la question des migrants. Il en appelait au devoir moral des chrétiens face au sort des plus faibles et des plus démunis. Il évoquait aussi l’histoire et la démographie. En accueillant par millions les réfugiés italiens, les États-Unis n’avaient-ils pas, il y a un peu plus d’un siècle, contribué à la croissance de leur jeune puissance ?
Aujourd’hui, l’Italie est un pays vieillissant qui, plus encore que d’autres pays européens, a besoin de l’apport d’énergies nouvelles. Les migrants sont là pour la fournir. Les mots de l’archevêque reprenant les appels réitérés du pape François étaient prononcés avec force et conviction. Ils sonnaient juste. Mais ils semblaient tomber dans le vide.
Des élections difficiles
Au fil des minutes, la place de Conversano où se déroulait cette conférence s’est vidée lentement. Les Italiens présents votaient avec leurs pieds. Ils se retiraient et à la fin, ce sont des applaudissements polis mais très réservés qui ont salué les propos « pro-migrants et proeuropéens » de l’archevêque. Il n’a pas convaincu ses auditeurs.
Nous n’étions pas en Hongrie, terre de Viktor Orban, mais en Italie, le pays d’Alcide de Gasperi, l’un des pères fondateurs du projet européen. Un des pays qui a le plus cru en l’Europe, qui a le plus bénéficié aussi des fonds de développement européen. Presque à chaque coin de rue, une plaque discrète aux couleurs bleu et or de l’Union rappelle que tel projet urbain, telle structure culturelle n’auraient pu être réalisés sans l’aide de l’Union.
Les peuples, dira-t-on, ont la mémoire courte, la reconnaissance toujours plus discrète. Mais ce serait oublier l’essentiel. La façon de donner est aussi importante que l’aide elle-même. Dans sa froideur impersonnelle, en dépit de sa générosité éclairée, l’Europe a aliéné ceux et celles qu’elle aidait. En Italie, dans sa vulgarité habile, son sens du marketing à la Donald Trump, Salvini, le tout-puissant ministre de l’Intérieur, n’évoque pas seulement Berlusconi, mais Mussolini lui-même.
La question des migrants a été un révélateur et un accélérateur de la montée d’une colère et d’une peur que les élites bruxelloises n’ont perçu que bien trop lentement et tardivement. Les élections européennes de mai 2019 seront difficiles.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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