La « bullshit » économie

Charlie Hebdo – 26/09/2018 – L’édito de Riss –
« Bullshit jobs », c’est ainsi qu’on nomme les boulots dits « de merde ». Des boulots jugés fastidieux et peu gratifiants. Livreur de pizzas, serveur dans un McDo ou plongeur dans un resto. On nous avait pourtant toujours dit qu’il n’y avait pas de « sot métier ». Visiblement, ce n’est plus le cas. Désormais, un métier doit non seulement permettre d’obtenir des revenus pour subvenir à ses besoins, mais il doit être aussi une activité socialement valorisante. Enseignant, médecin généraliste, magistrat, fonctionnaire, d’innombrables métiers, hier respectés, sont aujourd’hui perçus comme ingrats, mal payés et fatigants. À part P-DG d’Amazon ou de Google, tous les autres métiers du monde sont devenus minables.
Parallèlement à la dévalorisation de ces professions, de plus en plus de salariés doutent de l’utilité de leur travail. Développeur dans une banque, responsable des placements en Bourse, ça sert à quoi ? À part spéculer sur l’échec des autres pour se faire du fric sur leur dos ? Directeur commercial dans une multinationale qui vend des tonnes de pesticides, ça sert à quoi ? À part intoxiquer le monde entier pour remplir les poches des actionnaires parasites. Responsable marketing dans une usine de plasturgie, ça sert à quoi ? À part inonder le monde d’ustensiles en plastique qui finiront dans l’estomac des baleines et des tortues de mer en les faisant crever par milliers.
Il n’est pas nécessaire d’être un livreur de pizzas pour dire qu’on fait un « bullshit job ». On peut être cadre supérieur dans une transnationale qui fabrique des produits nuisibles et faire un « bullshit job ». Quand on va dans un supermarché, on est sidéré par les milliers de trucs qu’on n’achètera jamais. Les magasins bio sont vingt fois plus petits avec vingt fois moins de choix, pourtant on y trouve tout ce qu’il faut pour se nourrir. Les rayons des yaourts dans les supermarchés sont les endroits les plus absurdes de la planète : ces centaines de yaourts différents fabriqués par les géants de l’agroalimentaire, qui mettent sur le marché tous les mois de nouveaux fromages blancs. Nouveaux, mais totalement inutiles.
On nous dit que les pesticides sont indispensables pour faire pousser notre nourriture. Mais on oublie de préciser qu’un tiers de la production alimentaire mondiale part à la poubelle tous les ans. Un tiers ! Alors à quoi bon augmenter la productivité de l’agriculture avec des millions de tonnes de pesticides puisqu’un tiers de sa production finira à la décharge ?
Cette économie n’a plus aucun sens. Elle invente de nouveaux produits, de nouveaux emplois pour produire de l’inutile. C’est toute l’économie libérale qui est devenue un « bullshit job ». Quand l’Union soviétique existait, on ne manquait pas, à l’Ouest, de ricaner de son économie planifiée. On nous racontait qu’en URSS des usines d’accordéons sortaient tous les mois des milliers d’instruments dont personne n’avait besoin. Mais cela maintenait des emplois, et la propagande pouvait se vanter qu’en URSS tout le monde avait un boulot. 
Notre économie libérale est devenue aussi absurde que l’économie soviétique. Pour satisfaire le dogme du plein-emploi, nous fabriquons aussi des tonnes de produits totalement inutiles, qui nous polluent, et dont la production gaspille des matières premières de plus en plus rares. Nous croyons vivre dans une économie libérale, alors que nous sommes dans une économie soviétique soumise aux mêmes exigences productivistes : fabriquer n’importe quoi pour alimenter et justifier un système à bout de souffle. L’économie de marché a déjà connu des crises financières catastrophiques. Il ne nous reste plus qu’à attendre la prochaine. Et le krach de demain, lui, ne sera pas du « bullshit ».

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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